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26 novembre 1999
Rapport d'un voyage
du Professeur Michel Fernex
dans le Nord de l'Allemagne.
Deux étapes:
Göttingen et Hanovre.
A Göttingen se tenait la réunion des associations
"Pour les enfants de
Tchernobyl" BAG, créées par le Gennadi et Irina Grouchevoy
de Minsk. Gennadi
était resté à Minsk, après un voyage à Oslo
où lui fut décerné un prix pour
les "Droits de la Personne". Le bilan du travail de leur fondation
progresse
de façon intéressante : L'organisation de vacances pour enfants
des régions
contaminées vers des familles en Allemagne est complétée
par des séjours de
formation, d'enseignement de langues et d'échanges bilatéraux de
jeunes gens
biélorusses et allemands.
Les enfants de Tchernobyl des premières années, sont devenus de
jeunes
femmes et hommes, qui maintenant peuvent remplir le rôle de
d'accompagnateurs. Sur place, la fondation travaille pour entourer les
enfants des rues, aider, nourrir et divertir des handicapés, ainsi que
des
personnes âgées isolées. Enfin, avec des psychologues, la
fondation s'occupe
de la prévention de la prostitution, Minsk étant étant
devenue une plaque
tournante pour la vente de jeunes filles vers l'Europe de l'Ouest.
J'ai parlé de :
1. Problèmes qui ont conduit à l'annulation d'une invitation d'un
expert
Biélorusse de Mozir, qui organise la prévention de contamination
radioactive
des populations vivant en zones contaminées. Cet expert avait
été invité
pour une tournée de conférences en Allemagne en automne 1999.
L'intervention
d'une "personnalités médicale" auprès du bureau
d'IPPNW, à Berlin, a fait
échouer ce projet pour des considérations nullement
scientifiques, mais
exclusivement d'intérêt personnelles, politiques.
2. L'Accord entre l'OMS et l'AIEA, qui paralyse depuis 1959 la recherche de
l'OMS en matière d'études des conséquences
génétiques et autres suite à la
catastrophe de Tchernobyl a surpris les gens. Ils veulent intervenir
auprès
des élus et de leur ministre de la santé.
3. L'incarcération brutale et sans procès du Recteur de
l'Institut de
médecine de Gomel, le Prof. Youri Bandazhevsky, qui semble lié au
fait que
cette faculté de médecine a consacré 70% de ses recherches
à l'étude de
l'impact des retombées radioactives de 1986 sur la santé des
populations de
la République de Bélarus. On retrouve l'antipathie de
personnalités
médicales, qui ont besoin des données réalisées en
Belarus, mais ne
permettent pas aux scientifiques locaux de s'exprimer à l'Ouest. Cette
attitude renforce leurs entrées du côté du pouvoir, tant en
Bélarus qu'en
Allemagne.
Il faudrait que les scientifiques de l'Ouest cessent de rapporter
eux-mêmes
le fruit du travail des autres, ceux qui vivent sur place à plein temps.
Ceci ne convient évidemment pas à l'AIEA (Agence Internationale
pour
l'Energie Atomique), dont l'objectif principal demeure
"d'accélérer et
accroître la contribution de l'énergie atomique pour la paix, la
santé et la
prospérité, à travers le monde". Cette philosophie
est incompatible avec
l'existence de centre d'enseignement et de recherche dans le domaine de la
prévention et du traitement de ceux qui vivent dans les zones
contaminées:,
soit 2 millions d'habitants dont 500.000 enfants particulièrement
sensibles
aux radiations ionisantes, en Bélarus. Ce qui est plus surprenant, c'est
l'acharnement de visiteurs universitaires, contre leurs collègues qui
travaillent sur place, dans des conditions très difficiles,
peut-être trop
compétents.
Que le lobby nucléaire soit hostile aux publications scientifiques de la
qualité de celle de l'Institut Médical de Gomel, ne surprend
personne. En
effet, ces publications pourraient justifier un dédommagement de
milliards
de US$ pour la République de Bélarus, ce pays
non-nucléarisé, qui est devenu
la principale victime de l'explosion de Tchernobyl.
Le désastre a une dimension incommensurable, tant sur le plan humain et
social, que sanitaire et économique. On constate une dégradation
progressive
de la santé, une augmentation hautement significative des malformations
congénitales, et une augmentation jusqu'ici inconnue des mutations des
enfants nés de parents vivant en zone contaminée (jusqu'à
250 km de la
centrale). Les maladies décrites chez les habitants de cette
région, ont été
reproduites chez les animaux dans l'institut de pathologie du Prof
Bandashevsky. Il n'y a pratiquement aucun organe qui ne soit pas
lésé par
les radionucléides incorporés, souvent concentrés dans
certains tissus.
A Hanovre :
Achim Riemann, au nom d'une association pour les enfants de Chernobyl et de
protection de l'environnement, avait invité Vassily Nesterenko pour une
tournée de conférences.
Lundi 22, rendez-vous avec le président de la Chambre des
Médecins de
Hanovre. Ce médecin (Prof. Dr. med Heyo Eckel) est également
président de la
"Kinder von Tschernobyl-Stiftung des Landes Niedersachsen". Il
écoute les
propos concernant la pectine, semble déjà bien informé.
A la fin, il dit que c'est un domaine où il souhaite entreprendre, avec
le
soutien du gouvernement un projet d'aide aux travaux entrepris par
Nesterenko, sur 10 ans. A propos de Bandazhevsky, notre interlocuteur semble
choqué et me demande si nous n'avons pas déjà entrepris
des démarches par le
biais du Parlement Européen. Il nous conseille et nous demande
d'entreprendre immédiatement des démarches en ce sens.
La conférence de Nesterenko avec diapositives et vidéo a
duré de 12 à 14 h.,
dans un collège. Plus de 200 jeunes participent avec assiduité.
Ils veulent
collecter de l'argent sur le champ, ce qui n'est pas si facile sans
préparation. L'école finance déjà des appareils
pour la détection de la
radioactivité dans les aliments. On me demande de parler de l'Accord
OMS-AIEA.
Les collégiens plus âgés sont si choqués, qu'ils
viennent le soir même à une
autre conférence organisée à 10km de là. Je parle
aussi de l'incarcération
du Prof. Youri Bandazhevsky et de ses travaux de recherche à Gomel.
Le soir dans une petite ville, Nesterenko présente dans l'introduction,
une
brève autobiographie: invention de minicentrales atomiques
transportables
sur véhicules terrestres, marins ou spatiaux. Il évoque son
inquiétude suite
à la mort précoce, par maladies curieuses, de 7 de ses amis
ingénieurs dans
l'équipe de Sakharov, alors qu'ils développent la Bombe.
Nesterenko est
amené à faire une expertise à Chéliabinsk en
survolant et enregistrant la
radioactivité en hélicoptère. C'est alors l'enfer sur la
région. Nesterenko
pense de plus en plus que l'atome pour la production d'énergie est une
impasse, qui réserve bien d'autres catastrophes.
Puis Tchernobyl, le 26.4.86. Une nuit d'échanges
téléphoniques entre
physiciens nucléaires: "Au sud, il se passe quelque chose".
Tout doit
demeurer secret, mais Vassily Nesterenko devine qu'il s'agit d'une
catastrophe.
Il part immédiatement, trouve la centrale en flamme, avec une énorme
colonne
de fumée noire qui s'élève. Il monte en
hélicoptère avec 2 académiciens et
un pilote pour prélever le contenu du nuage à 300m au-dessus de
l'incendie.
La radioactivité est si élevée qu'elle serait mortelle en
5 jours pour moins
d'une heure d'exposition. Il faut absolument éteindre l'incendie pour
éviter
une nouvelle explosion à partir de l'uranium, qui rendrait l'Europe
inhabitable.
Pour cela on tente de déverser des containers d'azote liquide dans le
cratère. A 300m d'altitude, la fumée noire rend un lâcher
précis impossible,
il a fallu descendre à 100m. Nesterenko sort alors la tête hors du
hublot
pour voir dans cette obscurité. Son voisin, académicien, le tire
de force :
"Tu as un fils de 13 ans! " Nesterenko est brûlé au
visage et aux mains. Le
lâcher du container a été filmé. Il était
d'une précision étonnante. Les
trois personnes à bord mourront tous de cette irradiation, l'un devenu
mentalement instable (aussi un impact connu depuis longtemps de la
radiation) se suicide. Nesterenko survit seul.
On déversera alors des tonnes de plomb, puis de béton pour
éviter la
réaction en chaîne. En 11 jours le feu est à peu
près sous contrôle. Encore
aujourd'hui, l'explosion au coeur du sarcophage n'est pas exclue. La
pollution radioactive serait monstrueuse, malgré tout le béton
accumulé.
Nesterenko parle d'un million de liquidateurs, l'OMS de 800.000, et l'AIEA
de 800.000, parfois 600.000. Le travail réalisé soit en surface
au sol ou
sur le toit du réacteur, ou alors dans des tunnels et tranchées creusées
autour ou sous la centrale pour le refroidissement du coeur, a exposé
aux
rayonnements les ouvriers travaillant à torse nu (vu la chaleur).
Ces liquidateurs d'un âge moyen de 33 ans, connaissent une
épidémie de
cancers. Il y a un doublement chez eux des leucémies, des cancers de la
vessie et du colon, en particulier chez ceux qui ont travaillé plus de
30
jours sur place. Depuis, Nesterenko estime devoir consacrer sa vie à la
protection des populations face à la contamination radioactive.
Je ne prends la parole que pour répondre à des questions
posées pendant la
pause: L'AIEA et l'OMS, et les travaux du Prof. Bandazhevsky à
l'Institut de
Médecine de Gomel, avant son incarcération.
Achim a un entretien téléphonique avec un journaliste qui
voudrait
rencontrer Nesterenko et me parler. Il nous demande une documentation
écrite
à propos du Prof. Bandazhevsky. Nous le lui fournissons et lui adressons
aussi les trois pages établies par Amnesty International.
Ce journaliste nous apprend le lendemain qu'il a pris contact avec
l'ambassadeur
d'Allemagne en Belarus. Ce diplomate revenait d'un voyage d'études
à travers
la Biélorussie, accompagné par un universitaire allemand qui
connaît bien ce
pays, mais aussi politiquement important en Allemagne. Cet universitaire
aurait dit que Bandazhevsky était une personne très peu
recommandable, et
que son incarcération était justifiée.
Cette connaissance par un visiteur étranger du "dosssier
juridique" du
recteur de l'Institut médical de Gomel, est plus que surprenante. En
effet,
l'avocat de Bandazhevsky, qui a aussi été contacté par le
représentant de
l'OSCE à Minsk, n'a pas encore connaissance de l'acte d'accusation,
après 4
mois d'incarcération, au secret, de son client.
La santé de Yuri Bandazhevsky m'inquiète
énormément. J'ai suggéré un
traitement pour son ulcère du duodénum. Je ne puis m'occuper de
la maladie
coronarienne dont parle le malade, c'est trop imprécis. Il a
été question
d'ischémie coronarienne, d'hypertension, de troubles du rhythme.
Nesterenko, depuis les évènement d'avril et mai 1986, a une
santé fragile.
Il a pu consulter le chef de service d'une clinique proche de Hanovre.
Voilà pour ce rapport de voyage. Le désastre, c'est comment aider
les
habitants de Bélarus, les universitaires qui travaillent dans
l'intérêt de
la nation. Comment faire comprendre au gouvernement de ce pays victime,
qu'il a droit à un soutien de l'Occident riche, mais que pour le faire
comprendre, il faut laisser s'exprimer ceux qui ont étudié sur
place les
problèmes, qui ont découvert les méthodes pour
protéger la population vivant
en zones contaminées.
Pour le gouvernement du Bélarus, les chercheurs et médecins de
l'Institut
médical de Gomel, comme de nombreux immunologistes,
épidémiologistes,
cancérologues, endocrinologues et généticiens de ce pays
représentent le
meilleur atout pour faire valoir ses droits. Les faire taire peut conduire
le pays à une catastrophe économique et sanitaire.
Avant que les procès n'aient eu lieu, (Grushevoï, Okeanov,
Bandazhevsky),
des "savants" occidentaux savent ce que sont ou seront les
accusations
contre des les chercheurs qui disposent de trop de données
scientifiques. Le
Prof Okeanov a perdu la direction de son institut qui suivait
l'épidémie de
cancers chez les liquidateurs et chez les habitants des régions
contaminées
du sud du pays.
Ces "savants" occidentaux sont considérés dans leur
pays d'origine comme des
antinucléaires. Leur attitude ambivalente est aussi la source d'une
manne
financière pour leurs instituts et leur tourisme scientifique à
travers la
Biélorussie, où ils glanent les données collectées
par les autres. Cette
attitude devient une excellente source de publications scientifiques. Leur
carrière est assurée. Il n'y a pas qu'un universitaire qui n'ait
pas été tenté par
cette approche, à l'Ouest.
Nesterenko explique qu'il a refusé des appareils construits à
grands frais
en Allemagne, et que cela a conduit à une situation de conflit durable
avec le
donateur occidental. Pourtant les appareils proposés n'étaient
pas adaptés,
en particulier pour mesurer la radioactivité d'aliments hautement
contaminés.
D'autre part, en Bélarus, de tels appareil, bien adaptés aux
besoins du
pays, coûtent 2,5 fois moins chers que ceux que l'Allemagne offrait.
Nesterenko avait alors demandé des ordinateurs, dont il avait un
urgent besoin. Cela n'a jamais été fourni, il n'est resté
qu'une antipathie
détestable.
Parmi les obstacles à la libération de Bandazhevsky, il ne faut
pas
sous-estimer le rôle de certaines personnes auxquelles le recteur de
l'Institut de Gomel fait de l'ombre. Un détective réussirait
peut-être à
mettre bout à bout les maillons dont nous prenons lentement conscience.
Ces "savants" occidentaux font souvent partie des comités de
rédaction des
revues scientifiques, un poste qui permet d'éliminer les publications
qui
dérangent. Ils siègent dans des comités d'organisation de
congrès; encore un
poste d'où l'on peut exclure ceux qui pourraient leur faire de l'ombre.
Je souhaite que la République de Bélarus voie enfin où se
trouve son propre
intérêt, malgré les conseils de ceux qui viennent de
l'étranger avec des
instruments chers, voire un peu d'argent ou des médicaments. Ce pays
possède
des chercheurs, des médecins de grande qualité. Ils
méritent d'être écoutés,
d'être aidés dans leur pays qu'ils servent avec ferveur. Ils
doivent aussi
être reconnus dans le monde entier.
Il revient en conséquence aux universitaires occidentaux de :
- faire connaître ces scientifiques dans le cadre de congrès, de
symposiums;
les inviter et ne pas parler à leur place, comme aujourd'hui;
- les aider à publier dans une presse scientifique de très haut
niveau, même
s'il faut pour cela leur payer des rédacteurs scientifique, comme pour
les
professeurs américains.
Voilà à quelles réflexions me conduit mon voyage en
Allemagne du nord.