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Belorusskaia Delovaia Gazeta
24.11.99
Les
mystères de Tchernobyl - 2
Ceux
que le professeur Bandazhevsky dérangeait
"Je
me pose continuellement la question - qui a besoin de me détruire? Les
malveillants parmi mes ex et mes actuels collaborateurs, ou les personnes
auxquelles mon point de vue sur les problèmes médicaux de
Tchernobyl ne plaît pas? Alors que ce problème exige une solution
immédiate, autrement la nation est menacée d'extinction...".
(De la
lettre de I.I. Bandazhevsky à A.G. Loukachenko)
Par cet article le
journal "Bélorusskaia Délovaia Gazeta" commence la
publication d'un cycle sur les motifs réels de l'arrestation du recteur
de l'Institut de médecine de Gomel, Iury Bandazhevsky.
Durant les derniers mois
ce nom ne quitte pas les pages des revues les plus importantes du monde. C'est
sans doute la première fois que quelqu'un dans notre république,
à part le président, a attiré une telle attention de
l'opinion publique occidentale: un savant renommé, un professeur, le
recteur de l'Institut de médecine de Gomel, Iury Bandazhevsky est
emprisonné par la police de Belarus et se trouve depuis cinq mois
déjà sous le coup d'une enquête.
Le motif officiel de
l'arrestation du professeur fut, comme on le sait, l'accusation d'avoir
empoché des pots de vin durant les examens d'admission. Quelques
semaines plus tard le témoin principal de cette affaire, dont la
dénonciation avaient servi de motif pour l'emprisonnement de
Bandazhevsky, rétracta ses déclarations. Malgré cela ce
scientifique mondialement connu reste toujours derrière les barreaux. A
l'occasion d'une visite il pria son épouse de transmettre à ceux
qui lui font toujours confiance: "Si vous entendez dire que j'ai
commencé à admettre quoi que ce soit de l'accusation qui m'a
été notifiée, ça voudra dire que je ne suis plus en
vie".
Les collaborateurs de
l'Institut qu'il avait fondé n'ont pas craint d'intervenir en sa faveur.
Des collègues du monde entier sont intervenus ainsi que les associations
de soutien aux enfants de Tchernobyl de plusieurs pays. La veuve de l'ancien
président français, madame Danielle Mitterrand a adressé
une lettre ouverte réclamant la libération de Bandazhevsky. Iury
Bandazhevsky a été inclus dans la liste des victimes du
totalitarisme en Belarus, établie par le centre de défense du
droit "Printemps-96"...
Dans sa lettre de prison
à Loukachenko le professeur demande au président: "Pourquoi
donc, sans aucun fondement, me saisit-on sur la base de calomnies et me met-on
en prison?". Nous espérons que notre enquête, qui commence
avec ce numéro, fournira la réponse à cette question comme
à beaucoup d'autres.
Le sort du professeur
Bandazhevsky est la partie visible des processus de dimensions globales
auxquels notre pays s'est trouvé mêlé après le
terrible avril 1986. Car derrière les barreaux se trouve l'une des rares
personnalités qui pendant 10 ans a étudié et noté
sans relâche, minutieusement, au coeur du sinistre, les
phénomènes pathologiques liés à Tchernobyl. Celui
qui, sans conteste, possède le plus de données médicales
nécessaires pour faire connaître à la communauté
internationale les dimensions réelles de la tragédie nationale.
Celui qui a le droit de dire et a effectivement dit que plus de la
moitié de ce qui a été fait depuis 1986 n'a pas
été fait correctement, que l'argent a été
gaspillé pour rien ou volé comme en témoigne l'aggravation
de la santé des populations.
Enfin, celui qui, après avoir fait connaître les résultats
complets de ses recherches, aura averti le monde que la nation se meurt. Cela
n'intéresse-t-il personne de l'actuelle direction... OU AU CONTRAIRE - JUSTEMENT, CELA LES INTERESSE-T-IL BEAUCOUP?
L'arrestation du
professeur Bandazhevsky soulève de nouvelles interrogations: pourquoi
était-il nécessaire de le faire taire? qui est coupable et qui a
intérêt à cacher les véritables données sur
les conséquences de Tchernobyl? quelles sont les intrigues qui se nouent
aujourd'hui sur les rejets de Tchernobyl? qui est le véritable vainqueur
dans cette Première guerre tchernobylienne et comment éviter pour
toujours la Seconde, qui pour notre nation sera la dernière? que se
passera-t-il pendant l'année des élections
présidentielles? quand finira la période de la
semi-désintégration du plutonium-241? et que signifie le mot si
beau et en réalité si terrible, d'américium? Donc, le
prologue...
Le professeur Bandazhevsky
Iury Bandazhevsky,
transféré il y a peu de temps de l'hôpital du Comité
d'exécution des peines dans une cellule d'isolement, est le plus jeune
docteur ès sciences et médecin dans l'histoire de la science médicale
de l'URSS. Il l'est devenu professeur en 1989. A l'âge de 33 ans on
confie au Professeur Bandazhevsky la direction de l'Institut de médecine
de Gomel créé en 1990.
La tâche que le
jeune professeur doit affronter est la formation des cadres pour les
régions polluées par les radiations et en même temps la
réalisation de travaux scientifiques au coeur de la zone
sinistrée de Tchernobyl. Avec sa famille Bandazhevsky quitte l'heureuse
ville de Grodno et vient s'installer à Gomel... C'est bien sûr du
lyrisme déplacé dans ce récit, mais 33 ans c'est
l'âge du Christ, et de la solution des problèmes, sur lesquels
commence à travailler le professeur de 33 ans, dépend
effectivement l'avenir de l'humanité.
L'Institut a accompli sa
tâche: il a formé les médecins dont la région
sinistrée avait grand besoin. Mais le plus important est que sous la
direction de Bandazhevsky l'Institut d'études supérieures de
Gomel es devenu un centre de recherche reconnu mondialement spécialisé
dans le domaine de l'effet des radionucléides sur les fonctions des
organes. Les connaissances nouvelles accumulées par les médecins
biélorusses aident beaucoup aujourd'hui leurs collègues d'Ukraine
et de Russie. Bandazhevsky lui-même est devenu célèbre dans
le monde sur le terrain de la radioprotection.
L'effet des glaçons fondus
La dépendance de
l'état de santé des gens de la quantité de
radionucléides incorporés dans l'organisme, avant tout du
césium-137, constitue la base des
recherches scientifiques du professeur Bandazhevsky. Par des
expérimentations sur les animaux, des résultats des observations
cliniques tant chez des enfants que chez des adultes, et des données des
autopsies, les médecins de Gomel concluent: le césium-137, dont la période (demi-vie) est d'environ 30 ans,
exerce pendant tout ce temps une action toxique sur l'organisme, en provoquant
de très graves lésions de la structure cellulaire et des tissus
contaminés. Cela entraîne finalement la mort de l'organisme. Pour
décrire la destruction des parties structurelles des reins, du foie, du
coeur et des poumons sous l'action du
Cs-137, Bandazhevsky parle de
l'"effet des glaçons fondus".
Dans ses nombreux
travaux Bandazhevsky montre l'influence du césium radioactif
incorporé dans l'organisme sur les systèmes cardio-vasculaire,
urinaire, endocrinien, nerveux... Au cours des autopsies de ces
dernières années, il constate en fonction de la quantité
de césium radioactif accumulé, les lésions du muscle
cardiaque. C'est l'une des causes importantes de décès dans la
zone de Tchernobyl. Il parle d'un rapport de cause à effet entre le taux
d'accumulation des radionucléides et l'évolution d'une
série de maladies. En désaccord avec l'approche officielle, par
laquelle les autorités invitent les gens à retourner dans la zone
de Tchernobyl, il déclare que "même une faible
quantité de césium radioactif, en concentration de 30 à 50
Bq/kg du poids du corps, entraîne des dommages sérieux aux organes
les plus vulnérables..." (http://chernobyl.da.ru).
Bandazhevsky parle de la
corrélation entre le césium radioactif accumulé et le taux
de la mortalité. A ce titre les résultats de l'analyse des
données dans la région de Gomel sont indicatifs: si les décès
dans l'ensemble du pays atteignent 12 pour mille habitants, dans les
régions polluées ils s'élèvent à 24 pour
mille, et dans les plus sinistrées - dans la région de
Viétka - jusqu'à 26 pour mille (http://nesteren.da.ru). Le
scientifique souligne que le degré d'évolution des pathologies
sous l'influence du césium radioactif dépend de nombreux
paramètres. Ainsi, les taux de mortalité parmi les fonctionnaires
dirigeants dans la région sont supérieurs à la moyenne
nationale...
"Nous sommes
très troublés par la quantité des cancers qui apparaissent
dans ces populations. C'est une catastrophe", dit Bandazhevsky
(http://chernobyl.da.ru). Dans la lettre adressée à Loukachenko
il écrit que "si on n'entreprend pas des mesures permettant
d'éviter la pénétration des radionucléides dans
l'organisme des adultes et des enfants, l'extinction menace la population d'ici
quelques générations" (http://chernobyl.da.ru).
"Achetez les produits biélorusses..."
(affiche publicitaire, n.d.tr.)
Le fait
intéressant est que, bien que Bandazhevsky ne soit pas un
représentant du point de vue officiel (il serait plus approprié
de dire: "opportuniste") sur les problèmes médicaux de
Tchernobyl, on l'écoute néanmoins. Dans les hautes sphères
on sait depuis toujours ce qui se passe réellement dans la zone de
Tchernobyl, et les données du scientifique de Gomel ne font que
confirmer l'information d'autres sources. "Mon point de vue est connu de
tout le monde", dit le professeur (http://chernobyl.da.ru). Il
n'évoque pas les "glaçons fondus" dans sa lettre
à Loukachenko. Il avertit le président du danger qui menace la
survie de la nation.
Mais son opinion est en
contradiction manifeste avec la position des fonctionnaires du Ministère
de la Santé. Alors que Bandazhevsky parle de l'extinction de la nation,
la médecine biélorusse officielle n'évoque en rapport avec
l'accident de Tchernobyl, pratiquement que le cancer de la glande
thyroïdienne et la leucémie des enfants. C'est ce dont on a besoin
en haut lieu, car sur la base de ces conclusions la direction politique
développe les thèmes de la réutilisation des terres
polluées par les radionucléides, de la diminution du financement
des programmes tchernobyliens, de l'introduction de normes de vie plus simples,
moins sévères, dans la zone contaminée.
Les vues de Bandazhevsky
et de l'illustre physicien nucléaire Nesterenko ont peu de chances
d'être reconnues: elles contredisent non seulement les orientations
médicales officielles sur Tchernobyl, mais aussi les programmes
politique et économique de l'état. Les données des
recherches de Bandazhevsky et Nesterenko, selon lesquelles 80% du césium
radioactif serait absorbé par
l'organisme avec les produits alimentaires, contredisent en particulier le
programme de sécurité alimentaire de l'état.
Conformément
à ce programme, Belarus, qui a subi plus de 70% des retombées de
radionucléides sur la région, est le seul parmi les états
sinistrés par l'accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl
à avoir inscrit l'autosuffisance alimentaire comme premier point de la
politique de l'état. En utilisant bien sûr des produits
radioactifs. Où prendre des produits non contaminés, vu la
médiocrité chronique des récoltes?
Tout ce que peut faire pour le moment ce
groupe de savants, c'est de prendre des mesures préventives pour
réduire l'introduction des radiations dans l'organisme par l'ingestion
d'aliments contaminés. Ils diffusent des prospectus "aux papas et
mamans" dans la zone. On peut y lire des recommandations pour
l'utilisation des aliments du genre de celles-ci: "Macérer
longtemps la viande dans l'eau salée; on peut ajouter à l'eau un
peu de vinaigre. Changer l'eau plusieurs fois. Le lard ne contient pratiquement
pas de radionucléides... Il est préférable de ne pas faire
sauter les pommes de terre, mais de les faire bouillir, en les épluchant
auparavant... " (http://nesteren.da.ru.). Des sottises? Non, ce n'est pas
bête, c'est effrayant! Car aujourd'hui NOUS NE
SOMMES PAS AU PRINTEMPS 1986, MAIS A LA FIN DE 1999...
De tout cela
Bandazhevsky écrivait au président en qualité de recteur
et il est contraint d'écrire aujourd'hui de prison. Il précise
que les milliards de roubles, destinés aux programmes de Tchernobyl (et
il s'agit de 20-25 % de prélèvements directs et indirects du
budget de l'état), y compris l'argent de l'Occident, sont en grande partie gaspillés, ou
simplement volés. Le fait qu'ils n'atteignent pas le but est
confirmé par ce simple fait: la santé de la population se
détériore chaque année davantage. Cette population ne sait
pas qu'elle est en train de mourir à petit feu.
Les tournants du destin