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"Biélorusskaia Délovaia Gazeta"
1.12.1999
Les
mystères de Tchernobyl - 3
Nesterenko
List.
Je ne suis pas un humanitaire, je suis physicien. Donc
des faits, seulement des faits... Un jour nous devrons répondre pour
Tchernobyl... Viendra un temps, où nous devrons répondre, comme
pour l'année 37. Il faut consigner des faits... Des faits! On les
exigera...
Que devons nous faire de cette vérité
aujourd'hui? Maintenant? Comment nous comporter envers elle? Si ça
explose une autre fois, si la même chose se
répète...".
(Monologue de Vasili Nesterenko dans la nouvelle "La
Supplication" de Svetlana Aleksievitch)
"Biélorusskaia
Délovaia Gazeta" continue son enquête sur les dessous de
l'emprisonnement du recteur de l'Institut de médecine de Gomel,
professeur Bandazhevsky. Notre précédente publication a
obligé les autorités à commencer à s'agiter. Ils
entreprennent de nouveaux pas à la recherche de justifications pour
l'arrestation du savant: le parquet est passé aux actions
illégales, en promettant de ne pas punir les étudiants de
l'institut qui confesseront spontanément d'avoir donné des pots
de vin au recteur...
Hélas, nous avons
de sérieuses raisons de craindre pour le destin d'un autre héros
de notre enquête, le professeur Vasili Nesterenko. C'est lui qui, en collaboration
avec l'ex recteur de Gomel, dresse le Registre des doses de radiations ou, plus
concrètement, la liste de ceux qui sont condamnés à mourir
à cause de l'inaction des autorités biélorusses.
Le Registre des doses de
radiations mesurées, que le professeur Nesterneko est en train de
préparer malgré les obstacles (rappelons que, malgré la
décision officielle, le financement n'a pas été affecté
et les travaux n'avancent pas), présentera le tableau de la terrible
situation où se trouve la population de la zone de Tchernobyl. Les
dizaines de milliers de liquidateurs biélorusses qui sont
déjà morts, et les dizaines de milliers qui mourront d'ici peu
d'années ne soutiendront pas la comparaison avec les dimensions des
"glaçons fondus" du professeur Bandazhevsky. Le Registre
inclura la dose des radiations réellement reçues au cours de
chaque année depuis avril 1986. C'est poser publiquement le
problème d'une demande d'aide à la communauté
internationale. Car Belarus, compte tenu de sa situation économique actuelle,
ne peut pas venir seule à bout de la catastrophe. La création du
Registre pose son auteur au niveau du célèbre Schindler, et le
Registre devient ainsi un "NESTERENKO LIST". Sur la base des
données du nouveau registre les autorités devront renoncer une
fois pour toutes aux tentatives suicidaires de retour dans les territoires
pollués, de formuler un nouveau concept de vie (et non de survie, comme
aujourd'hui) de la population dans ces territoires, prévoyant si
nécessaire la continuation de l'évacuation. En
vérité il faut préciser: "les autorités seront
obligées" si le travail sur le Registre sera porté à
son terme. L'arrestation du recteur de l'Institut de médecine de Gomel,
Yuri Bandazhevsky, rend cette tâche plus difficile.
Le premier choix du professeur Nesterenko
Donc, le second nom dans
notre histoire, le professeur Nesterenko, est une personnalité
très éminente dans le monde scientifique de Belarus et de l'Union
des Etats Indépendants. Disons plus, c'est une personnalité de
renommée mondiale, la réputation du physicien Nesterenko en
Occident est beaucoup plus grande que celle du médecin Bandazhevsky.
Pendant 30 ans
Nesterenko a travaillé à l'Institut de l'énergie
nucléaire à Sosny près de Minsk à la
création de réacteurs mobiles: le projet était de les
placer sur des "mille-pattes" (construits dans l'usine des tracteurs
à roues de Minsk), de les transporter dans les régions
climatiques difficiles d'accès mais riches en matières
premières et, avec le support de ces réacteurs sur châssis,
de créer des "villes-jardins" dans les toundras et les
déserts. Les travaux étaient destinés à
transformer, la carte économique du monde en faisant fleurir les
régions septentrionales de l'URSS, de la Sibérie, des pays du
tiers monde... Nesterenko devait rendre compte de l'avancement des travaux tous
les mois devant la Commission industrielle-militaire du Conseil des ministres
de l'URSS à Moscou. A la fin il créa son réacteur. Mais
c'était un an avant le fatal 1986, qui obligea le savant de faire un
choix... En 1985 un des réacteurs était complètement
terminé, un autre passait des tests. Mais Nesterenko n'avait pas pu
défendre ses réacteurs contre les autorités,
épouvantées par l'accident de Tchernobyl, et le travail de 30 ans
fut perdu. Cela ne lui fut pas pardonné par beaucoup de gens, notamment
par ses collaborateurs, qui se virent arracher 30 ans de leur vie. Car
après l'accident Nesterenko décida d'orienter entièrement
les travaux de l'institut sur la protection radiologique de la population...
Dès les premiers
jours après l'accident de la Centrale atomique de Tchernobyl Nesterenko
dirigea, en collaboration avec l'académicien Legassov, la partie
scientifique des travaux pour la liquidation de ses conséquences. Des
800 mille hommes qui reçurent des certificats de liquidateurs de
Tchernobyl sous le régime soviétique, des dizaines de milliers
sont déjà morts, la moitié sont devenus invalides. C'est
triste à dire, mais Nesterenko, irradié en 1986, appartient lui
aussi à cette cohorte de condamnés.
Le physicien Nesterenko
tenta de donner des recommandations pour la solution des conséquences de
la catastrophe. Elles furent simplement ignorées. Il démontra,
par exemple, la nécessité d'évacuer les habitants de la zone des 100 km
autour du réacteur et d'évacuer tous les enfants de Gomel...
Persécuté
par tout le monde, il quitte l'institut et fonde l'Institut Biélorusse
de Sécurité Radiologique BELRAD. Il élabore des
dosimètres, des radiomètres, des systèmes de
contrôle des produits alimentaires, des additifs alimentaires qui
évacuent les radionucléides de l'organisme, il tente d'obtenir
des financements, il écrit des messages aux parents dans la tentative de
sauver leurs enfants... Finalement il reçoit d'organisations de bienfaisance
irlandaises (puis allemandes) des fauteuils-SIH (spectromètre
d'irradiation humaine) et part, sur invitation des présidents
"progressistes" de kolkhozes, mesurer les radionucléides dans
l'organisme des habitants de la zone de Tchernobyl. Il publie ces monitoring,
les envoie au Ministère de la Santé, au gouvernement. Mais ses
possibilités sont limitées, non seulement par les portes des
bureaux des fonctionnaires, mais aussi par le niveau technique, par les
conditions domestiques de son travail, et par les forces de sa femme, qui
pendant des nuits entières dactylographie les travaux du professeur, les
multiplie, les envoie dans le monde entier...
"Avant la réclamation..."
Le professeur Nesterenko
n'est pas le premier à avoir tenté de créer le monitoring
des doses d'irradiation radioactive reçue par les habitants de la zone:
les Registres, dont l'établissement est financé par le budget de
l'état, apparaissent d'abord en 1992, puis en 1998.
Nesterenko est le
premier à proposer d'inclure dans les chiffres totaux la dose obtenue
"à partir de mesures directes des radionucléides dans
l'organisme concret". "Les doses complètes (accumulées
depuis 1986 N.d.t.) et les doses annuelles peuvent constituer les
critères les plus objectifs pour le Ministère des Situations
d'Urgence, pour le Ministère de la Santé, pour le
Ministère de l'Agriculture et du Ravitaillement et en
général pour le gouvernement de la république, pour la
réalisation des mesures de sécurité de la population et
pour la répartition plus efficace des ressources financières du
Programme de Tchernobyl", - écrit Nesterenko
(http://nesteren.da.ru).
Comme Bandazhevsky il
recueille minutieusement les faits, ceux dont il parlait à Svetlana
Alexievitch et qui seront, comme il l'espère,
"réclamés". Il effectue un audit indépendant des
résultats des mesures officielles et affirme: "Le Registre des
doses annuelles accumulées par la population de Belarus-98,
établi par l'Institut de Recherche Scientifique et Clinique de la
Médecine des Radiations et d'Endocrinologie, approuvé par le
Ministère de la Santé de la République de Belarus en mars
1999, est erroné et inexact à cause du choix de la méthode
indirecte de détermination des doses d'irradiation par les
radionucléides contenus dans le lait et dans les pommes de terre, ainsi
qu'à cause de la non représentativité de ces
échantillons en quantité trop faible dans chaque village. Le
résultat est que les doses annuelles sont diminuées dans ce
registre de 2 à 7 fois..." (http://nesteren.da.ru). Il n'est pas
étonnant, selon Nesterenko, qu'en adoptant une telle méthode pour
l'établissement du Registre-98 n'y figurent que 128 villages (56 mille
habitants), dont les doses annuelles dépassent 1mSv/an. Dans le précédent
Registre-92, par exemple, ces villages étaient au nombre de 1102, et y
habitait environ 1 million de personnes (http://nesteren.da.ru). Or si les
doses "officielles" sont inférieures à un millisivert
(1mSv) par année, l'état ne fournit aucune aide aux populations.
Sur la base de ce
Registre les autorités ont pu effectivement déclarer à
haute voix "nous sommes en train de triompher contre les radiations. Nous
avons même déjà gagné". L'argent n'a pas
été dépensé pour rien, Hourra! Cela aurait
été possible, s'il n'y avait pas eu Bandazhevsky et les
résultats de ses découvertes. Et si il n'y avait pas eu
Nesterenko, catégorique dans son appréciation: "Ce Registre
ne peut pas servir de base aux habitants des régions de Tchernobyl et au
gouvernement pour l'organisation de la protection contre les radiations. Pour
cette raison le Registre-98 doit être supprimé"
(http://nesteren.da.ru).
Nesterenko n'est pas
toujours seul. Dix éminents professeurs et académiciens, qui
travaillent continuellement sur la problématique de Tchernobyl, ont fait
partie de la commission parlementaire, présidée par Nesterenko,
qui a abouti à la même conclusion. (N.d.t.:
Au mois d'avril dernier, à la suite d'une intervention critique de
Nesterenko devant le Parlement de Belarus au sujet du Registre officiel, les
parlementaires l'invitèrent à faire du travail constructif, au
lieu de critiquer. Une commission ad hoc fut constituée que Nesterenko
accepta de présider à condition que n'en fissent pas partie les
membres de la commission précédente. Ce qui aboutit à la
conclusion coïncidente avec ses propres analyses.)
Le deuxième choix du professeur Nesterenko
Il s'efforce de faire
connaître à tout le monde les faits recueillis par sa
méthode... Son monitoring est indispensable, parce que
premièrement il est nécessaire de savoir CE qui se passe
réellement sur le terrain. Deuxièmement, comment et dans quelle
mesure CELA peut être changé.
Troisièmement, l'année prochaine prennent fin les dispositions du
Programme Tchernobyl 1996-2000. Quatrièmement, l'année 2001 n'est
pas loin, année des élections présidentielles en Belarus. Et
cinquièmement, - mais ne le savent que quelques dizaines de personnes, -
en l'an 2001 se termine la première période de demi-vie du plutonium-241, dont sont recouvertes des
régions entières autour de Gomel... (N.d.t.:
Au bout de 13,2 ans (demi-vie) cet élément, mesuré en
curies, devient plus nocif pour la santé.)
On sait dans les
couloirs du pouvoir que des personnes de l'équipe d'Alexandre
Loukachenko avaient offert au savant "dissident", (dont la pension
s'élève à 50 $ par mois), le poste de conseiller du
Président pour les problèmes de Tchernobyl. Nesterenko refusa, en
déclarant que de toute façon il répondra à tout ce
qu'on lui demandera, et dira la vérité. On ne sait pas exactement
ce qui poussa le professeur à refuser les hautes fonctions dirigeantes:
le souvenir du printemps 1986, quand les fonctionnaires locaux absorbaient en
cachette le iode stable pour se protéger et protéger leurs
familles contre le iode radioactif ? Ou bien le fait que Guénnadij
Karpenko (opposant du pouvoir, qui organisait la protection des
populations N.d.t.) avait été élève de
Nesterenko, et que rarement les professeurs trahissent leurs
élèves...
Au début de cette
année le pouvoir demanda finalement la vérité à
Nesterenko: la proposition que le professeur avait adressée au
Ministère des Situations d'Urgence de créer un nouveau Registre
des doses enregistrées reçut l'approbation du gouvernement. Une
nouvelle méthode d'élaboration du monitoring fut en même
temps homologuée. Méthode qui aurait requis la modification du
concept de vie dans les territoires pollués...
Selon les
dernières données 135 mille personnes ont été
évacuées de la zone. Mais aujourd'hui encore les
biélorusses vivent officiellement et légalement là
où, dans les régions voisine d'Ukraine et de Russie, il ne reste
depuis longtemps que des villages abandonnés. Dans les territoires ayant
un niveau de radioactivité entre 15 et 40 curies par km carré
vivent chez nous 130 mille personnes, alors qu'en Ukraine et en Russie les
habitants sont évacués de ces lieux depuis longtemps!
(http://chernobyl.da.ru). Nos concitoyens y vivent, cultivent le blé,
élèvent le bétail, amènent les enfants chez les
grands-mères, se marient et font des enfants...
Qu'est ce qui est plus important pour la nation: des
radiologues ou des psychiatres?
La Registre de
Nesterenko pourrait modifier la situation défavorable qui s'est
créée ces dernières années pour la nation qui se
bat seule contre les conséquences de l'accident de la centrale de
Tchernobyl. Nous sommes seuls parce que la tragique réalité est
présentée intentionnellement sous de fausses couleurs. Qui,
hormis un petit cercle de scientifiques et trois dizaines de fonctionnaires des
différents ministères, connaît les résultats des
recherches des professeurs Nesterenko, Bandazhevsky, Kondrachenko?.. Et les
scientifiques non plus ne savent pas tout. En outre ce ne sont pas eux qui
pensent comment utiliser l'information reçue et quoi faire par exemple
avec les données des recherches de Kondrachenko. D'après leurs
données, près de 42% des enfants nés dans la zone de
Tchernobyl ont un retard de 3-4 ans dans le développement psychomoteur.
La norme pour les enfants qui naissent dans un milieu social ordinaire avec un
retard dans le développement psychique et des déficiences
intellectuelles représente 4%. 8% c'est déjà une
épidémie. Dans toute l'histoire de l'URSS le plus grand
pourcentage de naissances d'enfants de ce genre a été
enregistré dans la ville des malheureuses tisseuses de Ivanovo: 12%
(http://nesteren.da.ru). MAIS CHEZ NOUS LES ANOMALIES SONT 4 FOIS PLUS
NOMBREUSES! L'intervention de l'État est indispensable
pour guérir la société. Mais les autorités (comme
l'opposition) se taisent. Qu'attendent-ils?.. ce sera le thème de notre
prochain article.
Quant au Registre de
Nesterenko, ou "Nesterenko List" c'est bien plus qu'un simple
tournant vers un nouveau cours dans la solution des problèmes de
Tchernobyl. C'est une chance pour la nation. L'arrestation de Bandazhevsky aura
certainement des conséquences pour la poursuite du travail de Nesterenko.
S'il est impossible d'empêcher que la vérité sur l'accident
émerge, les personnes intéressées feront tout le possible
pour en limiter l'accès. Comme c'est le cas aujourd'hui par exemple dans
l'Institut de médecine de Gomel.
Car Bandazhevsky a laissé derrière lui une école de
savants radiologues de talent, capables de continuer son travail. Et contre qui
est dirigée l'ordonnance du comité exécutif
régional de Gomel (!) sur la révision des programmes de recherche
scientifique de l'école supérieure, si ce n'est contre eux et
contre les idées de Bandazhevsky,? Dès le début,
disent-ils, l'ex-recteur a orienté les programmes de façon
incorrecte, exclusivement sur la problématique de Tchernobyl. Quels sont
les spécialistes que veulent les autorités, qui refusent
obstinément de reconnaître la catastrophe nationale? Des
psychiatres pour les victimes de Tchernobyl?.. Si tout restera comme avant, ils
seront effectivement nécessaires en grand nombre...
P.S. L'enquête
journalistique de "BDG"
serait impossible sans l'aide du "Journal de Tchernobyl" en
réseau (directeur, Iury CHEVTZOV). Le "Journal de Tchernobyl"
se trouve à l'adresse Internet: http://chernobyl.da.ru. A travers ce
site il est possible d'entrer dans les pages riches d'informations de
l'Institut biélorusse de sécurité des radiations BELRAD
(directeur V.B. Nesterenko ou directement à l'adresse:
http://nesteren.da.ru) et dans la page personnelle de Iury Bandazhevsky.
Copyright C
"Bélorousskaia Délovaia Gazeta", 1999
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ce texte
(Traduction
de Wladimir Tchertkoff)