"Biélorusskaia Délovaia Gazeta"

7 décembre 1999

 

 

Les mystères de Tchernobyl - 4

 

"2000 - L'ANNÉE DE LA MORT"

 

La semaine dernière le gouverneur de Gomel Vladimir Voitenkov, trouvant beaucoup de belles paroles pour le professeur Bandazhevsky, a présenté aux collaborateurs de l'Institut de médecine de Gomel (IMG) le nouveau recteur, Serguei Jouravl de Vitebsk.

 

Il est intéressant de noter que l'IMG et l'Institut de médecine de Vitebsk, où Jouravl travaillait auparavant, étaient et sont concurrents: ils se trouvent en permanent "conflit scientifique". Donc. même si "l'affaire des pots de vin" se terminera positivement pour Yuri Bandazhevsky et s'il sera libéré sous la pression croissante de l'opinion publique mondiale, le retour au poste de recteur lui est maintenant interdit. Ainsi les autorités peuvent-elles passer facilement sous silence un autre problème: "le problème-2000". C'est à ce problème que nous consacrons notre enquête d'aujourd'hui.

 

Tout le monde a intérêt à enterrer le thème de Tchernobyl: les autorités, l'opposition, nos voisins orientaux et nos voisins occidentaux. Ce thème ne donne pas de capitaux, il comporte seulement des problèmes. L'un d'entre eux - "le problème de l'an 2000" - c'est la fin de la première période de demi-vie du plutonium-241 et sa transformation en américium-241 meurtrier. En l'an 2000, quand cela se produira, la population de la région de Braguine qui ne se doute de rien recevra encore un "petit Tchernobyl".

 

 

L'apocalypse de Braguine de l'an 2000

 

Le fait que le plutonium-241, rejeté principalement sur la région de Braguine, se transforme au bout de 14,4 ans en américium-241 incomparablement plus dangereux, est une vérité élémentaire pour les physiciens. Depuis longtemps ils s'efforcent de mettre en garde sur ce sujet: "Dans les prochaines années on s'attend à une augmentation de la quantité d'américium-241 dans le sol; l'importance de cet isotope est déterminée par son activité dans le cycle biologique; l'américium-241 représentera un sérieux danger dans la zone voisine de la Centrale de Tchernobyl" ("Encyclopédie biélorusse. Tchernobyl", Minsk, 1996). Le professeur Tiavlovsky, qui est l'un des rares qui se soit résolu à intervenir ouvertement sur ce thème, note: "Nous entrons pratiquement dans une nouvelle étape des conséquences de Tchernobyl. Si jusqu'à présent c'était supportable, tolérable, la situation deviendra très sombre quand l'américium-241 se manifestera au bout de 14,4 ans après Tchernobyl" (http://chernobyl.da.ru). Mais en dehors des interventions de deux ou trois scientifiques, le problème de l'américium reste secret. Les autorités n'osent pas annoncer la catastrophe imminente. Plus que cela, il y a quelques années Alexandre Loukachenko a déclaré solennellement et officiellement que les mesures d'évacuation étaient terminées et a annoncé le début du retour des populations sur les terres abandonnées. Parmi les territoires dont l'évacuation fut alors interrompue se trouvait la région de Braguine.

 

Environ 20 mille personnes furent évacuées de cette zone dont le taux de pollution dépasse             40 curies par km carré. En réalité, de l'avis de presque tous les spécialistes, il est nécessaire d'évacuer aujourd'hui pratiquement toute la région. Mais depuis 1995 se produit un phénomène différent: 180 familles sont retournées en 1996, et le nombre des retours augmente. Le résultat est que la région de Braguine est devenue l'une des régions de la zone de Tchernobyl qui se peuplent le plus, et beaucoup d'immigrés viennent même des républiques de l'ex Union Soviétique...

 

La province de Braguine se distingue des autres territoires pollués de Biélorussie par le fait que le taux de pollution le plus élevé ici est représenté par ce plutonium-241. La partie la plus polluée est la périphérie nord de Braguine, où le taux atteint 8,5 kBq/m2. Le taux de pollution moyen de la province par cet isotope est de 3,7 kBq/m2 (ceci vaut également pour les provinces de Narovlia, de Vietka et de Hoïniki de la région de Gomel, et pour certains villages de la région de Moguilev).

 

Le processus de désintégration du plutonium-241 et de sa transformation en américium-241 lui fait émettre un très fort rayonnement gamma, à la différence de autres radionucléides. C'est un poison qui lèse différents systèmes vitaux humains, en premier lieu le système digestif. Si on considère que dans la stratégie nationale de sécurité il y a le chapitre de la sécurité alimentaire; si on a présent à l'esprit que l'américium (différemment du plutonium) est soluble dans l'eau; si on se souvient que les centres de diffusion du plutonium en cours de désintégration se trouvent dans des territoires aquifères, il devient clair qu'il s'agit d'une nouvelle phase de la catastrophe de Tchernobyl.  Dans l'ensemble, selon certaines évaluations, près de 200 mille Biélorusses peuvent en être victimes. En outre il ne s'agit pas seulement de la population qui vit aujourd'hui directement dans la province de Braguine. Il s'agit aussi des personnes qui ont quitté la zone pendant l'évacuation, mais qui ont eu le temps, depuis 1986, d'accumuler le plutonium avec les produits alimentaires locaux,. C'est dire que l'apocalypse aux dimensions régionales devient une apocalypse nationale. Et même davantage vu que le fleuve Braguinka porte tranquillement ses eaux  dans le bassin de Kiev... A ce propos il est difficile d'imaginer quels mots Alexandr Loukachenko réussira à trouver pour ces mêmes habitants de Braguine en 2001, année des élections présidentielles en Belarus, pour détourner leur attention de leur santé et de la santé de leurs enfants.

 

 

Des monstres et des hommes

 

Pour réduire les proportions de la catastrophe imminente, il est nécessaire de reprendre d'urgence l'évacuation de la population des régions citées, de la fournir de dosimètres (l'américium est facilement identifiable par rayons gamma), renoncer à la consommation de produits pollués et effectuer leur enterrement efficace. Mais le pouvoir se tait, après avoir renfermé dans la prison de Volodarka, pour se tranquilliser lui-même, un de ceux qui soulevait efficacement ce problème. Pourquoi?

 

D'abord, le pouvoir est faible économiquement. Il n'a simplement pas l'argent pour prolonger le l'évacuation et pour garantir une complète sécurité à la population des régions sinistrées et des régions contiguës. D'après les estimations des experts 235 milliard de dollars US seront nécessaires pour éliminer les conséquences de l'accident de la centrale de Tchernobyl, pendant la période des années 1986 à 2015. Chaque année le pays est obligé de destiner pour ces objectifs jusqu'à 25% des fonds du budget républicain (http://nesteren.da.ru). Mais le pouvoir, comme on sait, trouve d'autres emplois pour l'argent.

 

En second lieu, le silence est nécessaire au pouvoir du point de vue de son avenir politique, lequel en vertu des orientations internes du système s'édifie sur la signature du protocole d'Union de Belarus et de Russie et sur l'ultérieure intégration des deux pays. Le pouvoir ne peut pas ne pas comprendre qu'à la lumière de la catastrophe de Tchernobyl et des malheurs qui ont frappé le pays notre indépendance actuelle apparaît comme l'indépendance d'un malade refusé par les médecins. ("L'indépendance de Belarus c'est l'indépendance de la léproserie", - ainsi un politologue biélorusse réputé a caractérisé la situation). En 1991 nous avons déjà été refusés une fois. Et on ne peut pas permettre qu'on nous refuse aujourd'hui, quand les données de Bandazhevsky seront publiées et qu'on découvrira en Russie ce qu'est l'américium. Plus tard, probablement, dans le cadre de l'État unitaire, les autorités biélorusses pensent inventer quelque chose. Adopter par exemple "La conception unitaire", en discussion aujourd'hui, et la loi de l'Union de Bélarus et de la Russie sur "La  protection des populations victimes de la catastrophe de Tchernobyl". Mais, selon l'opinion du professeur Nesterenko, ces deux documents sont en contradiction avec presque tous les actes normatifs en vigueur aujourd'hui dans ce domaine tant en Belarus qu'en Russie. Le professeur déclare catégoriquement que l'adoption de telles normes "met la protection de la population de ces régions dans de pires conditions".

 

Ceci est d'ailleurs la plus récente conclusion d'expert du professeur, formulée déjà après l'arrestation de Bandazhevsky. Mais il semble qu'en Russie non plus /.../ les conclusions de ce genre n'intéressent pas. En Russie, où le thème de l'union est à l'ordre du jour de la majorité des forces politiques, la vérité sur Tchernobyl et sur l'américium est aussi peu utile qu'en Belarus.

 

On peut imaginer quelle sera la réaction de la société russe quand les faits de la catastrophe, obstinément cachés par les autorités, deviendront notoires. Si en plus notre système mis au point pour prévenir les grossesses mutantes aura des ratées... la réaction sera à peu près celle-ci: "Qu'avons nous affaire avec ces petits monstres, qui veulent s'unir à nous!".

 

Cela s'est déjà produit une fois - du printemps 1986 jusqu'en 1991 Moscou officielle s'est opposée par tous les moyens à l'information sur les dimensions de l'accident. Moscou n'a jamais voulu aider les Biélorusses à résoudre le problème de Tchernobyl! Souvenez-vous de ce que racontent les enfants tchernobyliens biélorusses dans "La Supplication" de Svetlana Aleksievitch, quand ils étaient transportés dans des convois spéciaux à travers la région de Leningrad. On s'écartait d'eux. Les convois, les routes, les buffets où ils mangeaient, ainsi que les couverts et les verres - tout ce que nos enfants touchaient était nettoyé avec du chlore...

 

 

Eddy Rouch - for president Belarus!

 

La politique. Les premières, mais déjà terrifiantes conséquences de la désintégration du plutonium-241 se manifesteront en l'an 2000. Mais la population de Braguine et de sa région votera pour Loukachenko. Pourquoi? Nous nous permettons quelques rapprochements.

 

L'Irlandaise Eddy Rouch a su occuper, aux dernières élections présidentielles dans son pays, la quatrième place par le nombre de voix recueillies sous l'étendard de l'aide à la population sinistrée de la région de Tchernobyl. Où est cette Irlande et où est ce Tchernobyl!

 

Que se passe-t-il chez nous? L'opposition biélorusse a repoussé depuis longtemps le thème de Tchernobyl au second plan dans ses programmes. Elle a, comme le pouvoir, ses bonnes raisons pour cela. En aucune façon le thème de Tchernobyl ne peut servir d'étendard à la partie libérale de notre mouvement d'opposition: il entre en contradiction avec les fondements et les principes de l'idéologie libérale elle-même. Les libéraux  luttent pour la création de la classe moyenne, pour une saine concurrence dans tous les domaines de la vie. Mais ce n'est pas réalisable quand une importante partie de la nation est sérieusement malade et ne peut pas concourir à égalité avec les parties saines. Ce n'est pas la liberté qu'il faut à une nation malade, mais le soutien de l'État, la médecine gratuite, les subsides de faveur, un système de redistribution des biens matériels, ce qui suppose une centralisation du pouvoir de l'État.

 

Le thème de Tchernobyl est repoussé au second plan également chez les nationalistes. Dès le début des années 90, sur initiative de Zenon Pozniak, Tchernobyl fut écarté en tant qu'élément paralysant la volonté de la nation sur la voie de la "renaissance". A l'intérieur du Front a prévalu l'idée de la "biélorussisation", et la population des régions de Tchernobyl avec son orientation pro-orientale ne pouvait pas servir de base adéquate. /.../ Ces régions restent une base électorale du pouvoir actuel.

 

La "biélorussisation" a échoué. Et il semble parfois qu'aujourd'hui dans la zone il y a beaucoup plus de jeunes qui parlent allemand, italien, même irlandais... Les enfants de Tchernobyl se sont mis a aimer non pas le "parler natal", mais les européens qui les emmènent chez eux pour la guérison (chaque année 50-60 mille enfants).

 

Toutefois à l'ouest non plus l'attitude envers Tchernobyl n'est pas univoque, comme on pourrait le croire à la lumière de l'activité des nombreuses organisations humanitaires et de bienfaisance. Ici nous avons affaire à une autre version de l'arrestation du recteur de l'Institut de médecine de Gomel, dont nous parlerons dans notre prochain article: l'importance du "vecteur occidental" dans les affaires de Tchernobyl.

 

D'ici peu de temps expirent les termes de l'action des moratoires à la modernisation et à la construction des Centrales Nucléaires, introduits par les pays européens tout de suite après l'accident de Tchernobyl. Il a été annoncé que le destin de l'énergie nucléaire sera décidé par les référendums populaires. Et tout le monde comprend que la publication  des résultats des recherches de Bandazhevsky, de Nesterenko et d'autres savants sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl marquera le déclin d'une organisation aussi puissante que l'AIEA. Il est donc naturel que la direction de l'AIEA  emploie aujourd'hui, avec le soutien d'un lobby influent, tous les moyens (et les emploiera dans l'avenir), pour un résultat du vote qui lui soit favorable. C'est dire que Belarus se trouve ici encore dans les premières tranchées du combat.

 

A ce propos, il y a quelqu'un qui peut défendre les intérêts de l'AIEA sur notre territoire. Souvenez-vous de la figure mystérieuse de l'un des conseillers d'Alexandre Loukachenko pour les problèmes de Tchernobyl, un allemand, le professeur Lengfelder. Pour le moment il ne s'est fait noter qu'une fois. Mais brillamment. Il a gagné un procès judiciaire contre l'ex ministre de la Santé de Belarus, Inessa Drobychevskaia...

 

 

 

(Traduction de Wladimir Tchertkoff)