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Bélorousskaia Délovaia Gazeta
15 décembre 1999
Les mystères de Tchernobyl - 5
"LES SPECTRES DE LA COUR DE VIENNE"
"Ne serait-ce
seulement qu'en considération de notre sauvegarde physique personnelle
et de la préservation de la santé de nos proches, nous devrions
écouter Y. Bandazhevsky dont les travaux font l'honneur de l'État
biélorusse". (Appel des organisations russes écologistes et
de défense des droits civils au procureur général de
Belarus O. Bozhelko, la veille de la signature
du traité d'union entre la Russie et Belarus. Premier signataire
l'académicien Yablokov).
Le
précédent article de notre enquête a eu un assez fort
retentissement. Les fonctionnaires de
la Commission ministérielle de Tchernobyl, qui ont eu l'occasion
de s'exprimer la semaine dernière sur la question de
l'américium-241 soulevée par notre journal, ont
déclaré que le problème a été
"hypertrophié", que la
désintégration du plutonium et de sa transformation dans
l'américium létal a commencé dès l'accident et
qu'elle n'atteindra pas de si tôt son apogée... Nous sommes
contents qu'au moins le problème a été finalement rendu public et de fait reconnu. Quant'au
fait que certains fonctionnaires continuent à divaguer, ce sont des faux
frais...
La première
période de demi-vie est une limite à certains égards
symbolique, parfois qualitative. Mais il nous semble que la Commission
ministérielle de Tchernobyl qui, en assurant tout le monde qu'elle
contrôle pleinement l'évolution du plutonium-241, soutient la non
nécessité de l'évacuation, est en train de passer une
autre limite. Nous savons de source sûre par exemple que l'un des
ministères biélorusses a déjà formulé, en
contrepoids aux plans de la Commission gouvernementale de Tchernobyl pour la
réhabilitation de plus de 35% des villages de la zone, la conclusion
qu'il est indispensable d'évacuer de 80 à 100 villages à
cause de l'américium-241. Il est peu probable que les descendants des
habitants des villages "à l'américium", non évacués
et repeuplés, survivront jusqu'à la désintégration
complète du plutonium...
Le même
Bandazhevsky auraient pu éclairer les fonctionnaires sur le
caractère des lésions causées par l'américium-241.
Mais le professeur, qui a fêté le 9 décembre son
anniversaire, se trouve toujours dans la prison de la rue Volodarka, et un
nouveau recteur, Serguiéi Javoronok, a été nommé
à son poste (dans l'article précédent nous l'avons
appelé par erreur Serguéi Jouravl, ce dont nous nous excusons). /en russe Jouravl signifie cigogne et
Javoronok, alouette N.d.T./. L'inaction de Bandazhevsky
fait le jeu aujourd'hui non seulement des autorités biélorusses,
mais aussi d'une organisation comme l'Agence Internationale de l'Énergie
Atomique (AIEA). Dans cet article, qui continue les publications sur le
thème de Tchernobyl, nous nous proposons de décrire la situation
dans laquelle s'est trouvée l'organisation de Vienne après la
catastrophe de Tchernobyl, et l'importance pour l'AIEA d'une collaboration
"réciproquement avantageuse" avec les autorités
biélorusses.
L'aube et le déclin de l'AIEA
l'Agence Internationale
de l'Énergie Atomique (AIEA) a été créée en
1955 dans le cadre de l'Organisation des Nations Unies (ONU). Le statut de
l'AIEA, approuvé en 1957, contient l'article qui définit l'objectif
principal de l'organisation: encourager et faciliter le développement et
l'utilisation pratique de l'énergie atomique pour la paix, la
santé et le progrès dans le monde entier. En ce temps, dans les
années 50-70, la solution de ces problèmes semblait une
nécessité. On planifiait alors la construction d'environ 1800
centrales atomiques avant la fin du millénaire, et la part
d'énergie électrique mondiale qu'elles auraient produite aurait
atteint 21% (http://chernobyl.da.ru). L'AIEA se renforçait avec la
construction de chaque nouvelle centrale. Se renforçait également
son lobby dans les sommets politiques.
Toutefois les
orientations adoptées par le développement de l'énergie
atomique dans le monde ont posé une série de problèmes
à la société, que l'AIEA n'a pas été en
mesure de résoudre. Le bas coût initialement annoncé de
l'énergie électrique produite par les centrales atomiques ne
s'est pas révélé aussi bon marché. La
récente révélation de l'énorme dette des centrales
atomiques françaises a obligé le gouvernement de ce pays, qui
durant 20 ans s'est orienté dans le secteur énergétique
presque exclusivement sur le développement de l'énergie atomique,
à suspendre l'introduction de nouveaux réacteurs
(http://chernobyl.da.ru). Les plans sont restés sur le papier:
aujourd'hui environ 400 centrales sont construites dans le monde, et elles
fournissent en tout 5% du volume total de l'énergie électrique
mondiale (http://chernobyl.da.ru).
Mais le coup le plus
grave à ce système fut la catastrophe de Tchernobyl de 1986.
C'est elle qui a mis à l'ordre du jour la question de l'existence
même de l'AIEA et de l'énergie nucléaire dans l'avenir. La
crédibilité de l'AIEA a nettement baissé:
impressionnés par les proportions de la catastrophe de Tchernobyl les
principaux utilisateurs occidentaux de l'énergie électrique
nucléaire suspendirent la modernisation et la construction de nouvelles
centrale atomiques. Non seulement: ne se fiant pas aux déclarations de
Vienne sur la sécurité de l'atome pacifique (c'est à
Vienne que se trouve le quartier général de l'AIEA), les
gouvernements d'une série de pays ont été obligés
de dépenser d'énormes sommes pour la construction de
"containments": des coupoles cuirassées et
impénétrables au-dessus des réacteurs actifs.
L'avenir de
l'énergie atomique, et de l'AIEA nommément, devra se
décider dans les années prochaines. Si, aux
référendums qui auront lieu sur cette question en Allemagne, en
Autriche, en Suisse et dans d'autres pays, la population votera contre le
développement de l'énergie atomique, les centrales,
privées de moyens pour leur modernisation, seront fermées entre
2020 et 2040. Le siècle de l'AIEA sera terminé.
Les "traces" biélorusses de l'AIEA
Mais l'AIEA ne l'entend
pas de cette oreille. Au début de décembre la création de
la plus grande compagnie du monde dans le domaine de l'énergie
nucléaire a été annoncée sur la base de sections de
la firme française Framatone et de l'allemande Siemens. L'un des
principaux objectifs annoncés de cette union sera la création du
soi-disant réacteur nucléaire européen (EPR). C'est avec
ce réacteur fiable sans risques, comme l'affirment les
représentants de la firme, que l'AIEA espère entrer dans le
nouveau millénaire.
Quant à
l'expression de la volonté populaire on peut aussi l'influencer.
D'où l'intérêt des fonctionnaires viennois pour qu'aucune
information ayant trait aux conséquences néfastes des radiations
n'émerge d'aucune manière à la surface. Le premier et le
plus grand danger pour les plans de l'AIEA est représenté par
l'information en provenance des pays qui ont le plus souffert de l'accident de
la centrale de Tchernobyl. Et c'est sur le territoire de notre
république, selon toute logique, qu'est concentrée l'attention de
cette organisation, qui tend de toutes ses forces à empêcher
l'apparition en Europe de données inopportunes. Par exemple de celles en
possession de Yuri Bandazhevsky.
Le fait que les
fonctionnaires viennois sont prêts à tout pour conserver leur
organisation est démontré par l'expérience de leur travail
d'explication et de détermination des conséquences de la
catastrophe de Tchernobyl à la fin des années 80. A
l'époque, sous la pression de l'Occident, le gouvernement
soviétique avait été obligé de laisser entrer dans
la zone des commissions internationales sous l'égide de l'AIEA. Elles
s'attachèrent à élucider les "vraies" dimensions
de la catastrophe de Tchernobyl. Pour apprécier l'objectivité des
conclusions faites par les experts de l'AIEA il suffit de considérer
qu'ils n'ont même pas tenté d'analyser pourquoi les
autorités de 1988 avaient interdit aux médecins
soviétiques de reconnaître le rapport de cause à effet
entre les radiations et les maladies. C'est précisément sur ce
thème, parmi d'autres, qu'à travaillé ces dernières
années le même Bandazhevsky.
Le concept de "35
Rem" sur une vie pour la population des territoires pollués, qui
excluait la nécessité de l'évacuation et adoptait comme
base pour les mesures de protection contre les radiations le taux d'accumulation
de 5 milliSivert de radionucléides par an, alors qu'en Occident la norme
était (et depuis 1990 elle l'est chez nous aussi) de 1 milliSivert, fut
également élaborée et approuvée sur la base des
recommandations de l'AIEA (http://nesteren.da.ru). Le concept resta en vigueur
deux ans avant d'être modifié. L'AIEA perdit alors, mais elle s'efforce de ne plus perdre. Surtout en
Belarus.
Le dernier combat
L'AIEA est toujours
puissante. Plus autant qu'avant 1986, mais elle continue à
représenter malgré tout, par ses recommandations, un guide pour
l'action des leaders de notre pays. Beaucoup d'experts relient la
représentation des intérêts de l'AIEA sur le territoire de
Belarus à la personne de Edmund Lengfelder. Il s'agit d'un
éminent scientifique-médecin*, citoyen allemand, qui se trouve
depuis longtemps sur le territoire de Belarus. Lengfelder participe aux projets
financés d'une manière ou d'une autre par l'AIEA. C'est lui qui
influençait (et continue d'influencer) la position officielle du
précédent gouvernement allemand, en démontrant que
l'accident n'a eu comme conséquences que l'augmentation des maladies de
la glande thyroïdienne et du sang. Cependant, si on en juge par les
données publiées récemment par un autre radiologue*
occidental, le professeur Fernex, on ne peut pas croire par principe aux
médecins qui collaborent avec l'AIEA. Depuis 1959 un accord est en
vigueur entre l'AIEA et l'Organisation Mondiale de la Santé, suivant
lequel un médecin qui collabore avec l'AIEA n'a pas le droit de publier
d'informations sur les conséquences des radiations pour la santé,
sans l'accord de cette organisation (http://chernobyl.da.ru). Il est logique de
penser que n'importe quel de nos médecins, qui collabore avec l'AIEA, ne
peut être pleinement véridique dans ses conclusions.
Et pourtant c'est
seulement dans des projets communs bien connus du public que le vice directeur
de l'Institut de la Médecine des Radiations et de l'Endocrinologie du
Ministère de la Santé, Yakov Kenigsberg, a travaillé avec
la collaboration du professeur Lengfelder. Dans d'autres projets de
notoriété publique Lengfelder est lié avec M.
Serguieiénko, assistant du vice Président du Conseil Novitzky,
qui de fait est responsable du dossier Tchernobyl au gouvernement; il est
lié aussi avec le directeur de l'Institut d'échanges de masses et
caloriques (?), Martynenko; avec le directeur de l'Institut des
problèmes énergétiques de l'Académie Nationale des
Sciences de Belarus, Mikhalévitch etc. (si nécessaire nous
analyserons en détail chacun de ces projets). Cette liste, disons-le
tout de suite, est très importante tant du point de vue quantitatif que
par les charges des titulaires qui y sont énumérés. Et ce
sont justement les personnes de cette liste qui déterminent en grande
partie la politique de l'État pour Tchernobyl.
Pourtant, malgré
toute l'importance que Belarus représente pour l'AIEA, la
quantité des moyens qu'elle a dirigés et qu'elle dirige sur
différents programmes dans notre république n'est pas adéquate aux dimensions
de la tragédie. Il est donc peu probable que l'intérêt des
autorités de Belarus pour le maintien des bonnes relations avec l'AIEA
se base sur l'argent de Vienne. Il faut chercher autre chose. Par exemple,
l'influence de l'AIEA en Occident: un bout de papier de cette organisation peut
ouvrir les portes aux plus hauts sommets de l'Olympe politique. C'est cet
Olympe politique qui manquait énormément, jusqu'à
présent au moins, à Alexandr Loukachenko et à son
entourage.
Ces derniers mois les
experts constatent un refroidissement dans les relations entre Belarus et
l'AIEA, nonobstant la récente visite chez nous du vice directeur de
cette organisation. Quel est le motif de ce refroidissement? Peut-être
nos dirigeants ont-ils considéré que les versements de l'AIEA
pour le silence sur la tragédie de Tchernobyl son insuffisants?
Peut-être d'autres forces ont-elles été trouvées,
qui permettront à Loukachenko d'accéder à cet Olympe par
une autre voie? Mais au sommet d'Istanbul la délégation
biélorusse a cherché d'obtenir simultanément l'approbation
de deux de ses propositions écologistes, dirigées d'une
façon ou d'une autre contre l'AIEA: la création d'un fonds pour
la liquidation des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl et
l'adoption d'un code écologique d'Europe. Et pour finir, les
biélorusses introduisirent, sous forme de projet pour le moment, une
proposition décidément létale pour l'AIEA: la
création d'un fonds d'assurance par les pays utilisateurs de
l'énergie atomique. Les prélèvements obligatoires
destinés à ce fonds démontreront le coût réel
de l'énergie atomique pour les budgets et pour les contribuables.
Une autre question, qui
aurait pu porter un autre coup à l'AIEA et à ses protecteurs en
Belarus, a été soulevée au sommet d'Istanbul. Les
"verts" allemands, qui en furent les promoteurs, proposèrent
au chef de l'OSCE Knut Wollebek d'inclure dans l'ordre du jour de
l'assemblée la question de la libération du professeur
Bandazhevsky. Mais la proposition des "verts" pour le moment n'est
pas passée sous la masse d'autres problèmes qui sont
considérés plus globaux par les européens.
Une chose est claire:
les flottements des autorités biélorusses au sujet de la solution
du problème de Tchernobyl témoignent de l'existence de
différents courants à l'intérieur du système
dirigeant. A leur tour ils reflètent d'une manière ou d'une autre
les intérêts de camps déterminés. Qui a le plus
intérêt à déloger l'AIEA des positions qu'elle
occupe et qu'elle n'entend pas quitter même sous l'action de circonstances
défavorables? Tout le monde bien sûr n'a pas oublié
Tchernobyl ni la sécurité du pays parmi nos dirigeants, loin de
là. Leur opinion compte aussi pour quelque chose, mais
l'élément décisif sont les groupes pétroliers qui
ont toujours été et sont les adversaires naturels de l'AIEA, et
dont la force augmente constamment depuis 1986. C'est d'eux et de l'importance
que revêt notre petit pays dans l'expansion des compagnies du gaz et du
pétrole sur le marché énergétique mondial que
traitera précisément notre prochain article.
P.S. L'enquête
journalistique de "BDG"
serait impossible sans l'aide du "Journal de Tchernobyl" en
réseau (directeur, Iury CHEVTZOV). Le "Journal de Tchernobyl"
se trouve à l'adresse Internet: http://chernobyl.da.ru. A travers ce
site il est possible d'entrer dans les pages riches d'informations de
l'Institut biélorusse de sécurité des radiations BELRAD
(directeur V.B. Nesterenko ou directement à l'adresse:
http://nesteren.da.ru) et dans la page personnelle de Iury Bandazhevsky.
*Edmund Lengfelder n'est pas médecin. Michel Fernex, médecin
et professeur à l'univercité de Bâle, n'est pas radiologue.
(N.d.T.)
(Traduction de Wladimir Tchertkoff)