Point sur la situation du Professeur Bandazhevsky après sa libération.

30.12.99

 

Le Professeur Yuri Bandazhevsky vient d'être libéré de prison, sous condition de ne pas quitter la ville de Minsk en attente du procès.

 

Voici en résumé l'essentiel de la conversation téléphonique que j'ai eue avec le Professeur Nesterenko le 29 décembre.

 

Averti par la famille du prisonnier, Nesterenko se présente à l'entrée de la prison de Minsk le 27 décembre à 16 heures pour accueillir Yuri Bandazhevsky, qui en sort une demi heure plus tard. Il le trouve physiquement très éprouvé: 20 kg. en moins et vieilli d'une dizaine d'années. L'ulcère n'est pas seulement intestinal, mais également gastrique. Fort stress nerveux. Encore sous le choc, Bandazhevsky n'a pas pu dormir la première nuit de liberté. Le lendemain il a fait recours à des somnifères. Désorienté, exilé de son monde, de ce qu'étaient ses références de vie habituelles, mais moralement satisfait: "j'ai quand même tenu le coup". De l'avis du Professeur Nesterenko, dans des conditions normales, l'état de santé de Bandazhevsky exigerait une période de soins et de repos en sanatorium, ce qui évidemment est exclu.

 

La première période de l'arrestation à Gomel a été très dure - isolement, - et même dangereuse quand, entouré par des prisonniers de droit commun à l'hôpital de la prison, Bandazhevsky a craint pour sa vie et a préféré retourner au cachot. Par contre les conditions pendant la dernière période de détention dans la prison de Minsk furent paradoxales: menottes humiliantes pendant les promenades et chaînes aux pieds pendant les transferts pour les analyses médicales, mais comportement respectueux, affectueux même et solidaire des gardiens: "Nous savons qui vous êtes. Vous travaillez pour nos enfants." (Tout le monde lit à Minsk le journal indépendant "Biélorousskaia délovaia gazeta", dont l'étonnant courage est une belle leçon pour nos médias "libres".)

 

Sur le plan matériel et existentiel la situation du Professeur Bandazhevsky est précaire. Il est au chômage et interdit de retour à Gomel, où il a sa maison et sa famille.

 

Son contrat de recteur de l'Institut de médecine de Gomel a expiré le 4 novembre dernier et ne sera pas renouvelé. Un autre recteur a déjà été nommé, qui prétend que l'orientation scientifique de l'Institut était erronée: le problème Tchernobyl est clos. Que faire? Bandazhevsky, scientifique pur, qui a "une capacité de travail énorme" (dit Nesterenko), n'a conçu jusqu'à présent son existence qu'en tant que fidèle fonctionnaire de l'État. C'est son éthique de citoyen et d'honnête serviteur de l'État qui lui a fait faire, tout naturellement et en conscience, ce geste de "défi" qu'est son Rapport critique sur le gaspillage des fonds de Tchernobyl. L'expérience de l'emprisonnement l'a révolté: "Je ne travaillerai plus jamais pour l'État!". Mais en même temps il a connu des moments de panique: "Si je ne travaille pas, je deviens fou".

 

Le Professeur Nesterenko a connu un destin analogue quand, pour avoir décidé de dire et de publier toute la vérité sur Tchernobyl, il fut persécuté, menacé (il a échappé à deux attentats) et chassé de l'Institut de l'énergie nucléaire, dont il était directeur. Il décida alors de quitter l'Académie des sciences de Belarus et fonda à ses risques et périls l'institut indépendant BELRAD: "il ne faut jamais chercher de revenir, dit-il, sur les lieux perdus où on a bien travaillé". Pour le Professeur Bandazhevsky Nesterenko constitue aujourd'hui le seul point de référence solide. Il propose à son jeune collègue de collaborer avec lui à BELRAD et est convaincu qu'il pourra reconstituer les conditions nécessaires pour que Bandazhevsky poursuive son travail, nécessaire à tous. Il s'adresse pour cela à la société civile et à la communauté scientifique internationale: il faut de l'argent. Pour sortir Bandazhevsky de sa condition de précarité, d'exil et d'irréalité une bourse mensuelle de $ 200 serait suffisante: à son niveau de compétence à BELRAD il y a dès maintenant suffisamment de travail sur la planche. Le reste, dans la mesure des nécessités de la recherche scientifique et de l'intérêt de la société civile, viendra avec le temps (laboratoire, instruments, publications).

 

Détails existentiels immédiats. Où loger? Les Bandazhevsky cherchent à louer une chambre-studio à Minsk: les appartements sont trop chers. Nesterenko conseille de vendre celui de Gomel pour en acheter un à Minsk, où la famille de Bandazhevsky pourra le rejoindre.

Galina Bandazhevskaia a démontré d'être une femme forte malgré la persécution subie et sa santé précaire, comme celle de ses enfants, à cause des radiations.

 

Le Professeur Nesterenko me dit qu'en 6 mois Bandazhevsky n'a rencontré le juge d'instruction qu'une seule fois.

 

Je continuerai à vous informer au fur et à mesure; je vous ferai parvenir les nouvelles qui me parviendront.

 

 

Wladimir Tchertkoff