UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À HULL
MÉMOIRE PRÉSENTÉ COMME EXIGENCE PARTIELLE DE LA MAÎTRISE EN TRAVAIL SOCIAL PAR
DORIS LAVOIE, OCTOBRE 1998

LES PAIRS AIDANTS EN MILIEU DE TRAVAIL.  ÉTUDE DES EFFETS DE LEUR IMPLICATION SUR
LEUR VIE PERSONNELLE, FAMILIALE ET SOCIALE.  LE CAS DU PROGRAMME D’AIDE AUX EMPLOYÉS
DU MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NATIONALE.


TABLE DES MATIÈRES

LISTE DES TABLEAUX
LISTE DES ABRÉVIATIONS
RÉSUMÉ
INTRODUCTION

CHAPITRE I
DÉFINITION DE LA PROBLÉMATIQUE
1.1 La situation
1.2 Bref historique de l'intervention en milieu de travail
1.3 Bref historique de l'intervention par les pairs
1.4 Formes d’intervention
1.5 Les origines du PAE au MDN
1.6 Quelques statistiques pour le MDN
1.7 Pertinence sociale et organisationnelle de l'utilisation des pairs aidants en milieu de travail
1.8 Les effets sur les générés par cette forme de relation d'aide

CHAPITRE II
LE CADRE THÉORIQUE
2.1 Le continuum de l'aide
2.2 Les réseaux
2.3 Caractéristiques des réseaux
2.4 Caractéristiques de l'intervention utilisant des pairs aidants en milieu de travail
2.5 Type de relation

CHAPITRE III
LE CADRE OPÉRATOIRE
3.1 À propos de définitions concernant l’intervention en milieu de travail
3.2 À propos de définitions concernant l’intervention de réseaux

CHAPITRE IV
L’ASPECT MÉTHODOLOGIQUE ET LE CHEMINEMENT EXPLIQUÉ
4.1 Le contexte de l'étude
4.2 Notre hypothèse de travail
4.3 Les instruments de collecte des données
    4.3.1 Le groupe nominal
        4.3.1.1 La description du groupe nominal
        4.3.1.2 Le déroulement de l'activité du groupe nominal
            4.3.1.2.1 La production
            4.3.1.2.2 La collecte à la ronde
            4.3.1.2.3 La clarification
            4.3.1.2.4 Le vote préliminaire
            4.3.1.2.5 Le vote final
    4.3.2 Les entrevues semi-dirigées
        4.3.2.1 La grille d'entrevue
        4.3.2.2 Les informateurs et l'échantillonnage
    4.3.3 Le déroulement de l'étude
4.4 L'éthique
4.5 Les limites
4.6 La validité interne

CHAPITRE V
UNE LECTURE DES DONNÉES AUTOUR D'AXES INTÉGRATEURS
5.1 Motivations
5.2 Facteurs personnels - Éléments contribuant au développement de soi
    5.2.1 Effets sur soi-même de l’ordre de l’épanouissement personnel ou de la croissance personnelle
    5.2.2 Développement de nouvelles habiletés
    5.2.3 Acquisition de nouvelles connaissances
    5.2.4 Impact sur le plan professionnel
    5.2.5 Gestion du stress
5.3 Facteurs sociaux - L'influence sur les autres
    5.3.1 Perception des autres
    5.3.2 Relation avec les proches
    5.3.3 Implication communautaire

CHAPITRE VI
ÉLÉMENTS D’ANALYSE ET DE RÉFLEXION
6.1 Les résultats de notre recherche
    6.1.1 L’aspect motivation
    6.1.2 Les retombées d’ordre personnel
    6.1.3 Les retombées affectant le milieu social des PA
6.2 La portée possible de cette recherche
6.3 Les questions qui demeurent à explorer
6.4 Le sens de notre recherche par rapport au travail social
6.5 Des recommandations possibles

CONCLUSION

APPENDICE A ORDRE DU JOUR DU GROUPE NOMINAL
APPENDICE B CLASSIFICATION NON-PRIORISÉE DU GROUPE NOMINAL
APPENDICE C GROUPE NOMINAL - LISTE ORDONNANCÉE EN ORDRE DÉCROISSANT DE PRÉFÉRENCE
APPENDICE D LA GRILLE D'ENTREVUE
APPENDICE E LETTRE D'ENTENTE AVEC LES PARTICIPANTS AUX ENTREVUES

RÉFÉRENCES



LISTE DES TABLEAUX

1.1 Comparaison entre le nombre d'employés ayant consulté le PAE de 1986/87 à 1996/97
1.2 Comparaison des raisons pour lesquelles les employés ont consulté le PAE de 1986/87 à 1996/97
2.1 Continuum de l'aide
4.1 Éléments contextuels de notre étude
4.2 Composition du groupe nominal
4.3 Grille pour les entrevues semi-dirigées
4.4 Liste des participants aux entrevues semi-dirigées
6.1 Effets sur la croissance personnelle
6.2 Effets sur les interactions sociales
6.3 Effets sur les interactions communautaires



LISTE DES ACRONYMES
 
AA Alcooliques anonymes 
AS Administrative Support (niveau de classification)
AITQ Association des intervenants en toxicomanie du Québec
AQPRAI Association des personnes-ressources en programme d'aide dans l'industrie
CQPRAI Chapitre québécois des programmes d'aide
CT Conseil du Trésor
FTQ Fédération des travailleurs du Québec
IHMS Integrated Health Management System
MDN Ministère de la Défense nationale
OAPC Ordre Administratif du Personnel Civil
PA Pair aidant
PAE Programme d'aide aux employés
PPA Programme de pairs aidants
RCN Région de la capitale nationale 


RÉSUMÉ

Dans la plupart des entreprises modernes d'envergure, l'intervention sociale en milieu de travail s'exerce à travers le Programme d'Aide aux Employés (PAE) en place.  Ces programmes peuvent cependant revêtir diverses formes (professionnel sur place, agence externe, pairs aidants).  Cette recherche s'est penchée plus particulièrement sur le type de PAE en place au ministère de la Défense nationale (MDN) soit celle utilisant des pairs aidants (PA).

La littérature scientifique fait état de recherches ayant étudié les PAE quant à leurs effets chez les aidés ou dans l'entreprise même.  Nous faisons l'hypothèse que certains effets sont également présents chez les aidants eux-mêmes.  En nous appuyant sur une méthode de recherche qualitative, nous avons étudié la perception de pairs aidants quant aux effets de leur implication au PAE et si ces effets se retrouvent également dans diverses sphères de leur vie.  Les conclusions de notre recherche démontrent effectivement que le fait de s'impliquer en tant que pair aidant amène des retombées importantes dans la vie des PA et dans leurs relations avec différents acteurs de leur réseau familial et professionnel.  Cette recherche met également en lumière la nature même de ces retombées, tant en ce qui concerne la croissance personnelle et l'acquisition de nouvelles connaissances chez les PA, que l'amélioration de leurs relations interpersonnelles avec leurs proches et leur implication accrue auprès de leur communauté.



INTRODUCTION

Ce mémoire est l'aboutissement de la démarche de recherche entreprise dans le cadre de l'obtention d'une maîtrise en travail social.  La recherche consistait en fait à étudier la perception de pairs aidants en milieu de travail, quant aux effets de leur implication dans un Programme d'Aide aux Employés, sur leur vie personnelle, familiale et sociale.  Pour ce faire nous avons choisi d'examiner de plus près le cas du PAE du ministère de la Défense nationale (MDN).

Après avoir défini la problématique en exposant les origines de l'intervention sociale en milieu de travail et en expliquant la pertinence d'un modèle de PAE basé sur le concept de pairs aidants, nous nous sommes appliqués à bien ancrer ce modèle d'intervention, en explorant plus à fond d'autres milieux l'on fait appel à des pairs aidants.  Nos recherches dans la littérature scientifique nous ont alors amené à prêter une attention particulière au milieu scolaire où cette forme d'intervention sociale est beaucoup plus répandue.  L‘examen de la littérature traitant de ce type d'intervention en milieu scolaire, nous a également permis d'établir d'intéressants parallèles par rapport à la situation vécue en milieu de travail et de tenter d’expliquer ce modèle d'intervention à travers le paradigme des réseaux sociaux.

Nous avons ensuite conduit notre recherche sur le terrain auprès de pairs aidants oeuvrant au sein du PAE du MDN dans la région de la capitale nationale (RCN). Ainsi, dans un premier temps, nous avons fait appel à neuf (9) PA dans le cadre d'un exercice exploratoire utilisant la technique du groupe nominal, afin de faire ressortir les principaux thèmes pertinents, de façon à bien camper notre grille pour des entrevues individuelles subséquentes.  Cette grille d'entrevue nous a ensuite amené à rencontrer, dans le cadre d'entrevues semi-dirigées, un autre échantillonnage de six (6) pairs aidants oeuvrant au sein du PAE du MDN dans la RCN.  Cet exercice nous a permis d'aller vérifier les motivations et les perceptions de ces pairs aidants, tout en explorant ce qui les avait conduits à s'impliquer dans le programme d'aide, quelle avait été leur trajectoire à l'intérieur du PAE.  Nous avons également exploré quelles avaient été les retombées personnelles les affectant, de même que celles affectant deux milieux de leur réseau social primaire, soit la famille et le milieu de travail proche.  Ces retombées, selon leur point de vue, sont manifestes tant en ce qui concerne la croissance personnelle et l'acquisition de nouvelles connaissances chez les PA, que l'amélioration de leurs relations interpersonnelles avec leurs proches et leur implication accrue auprès de leur communauté.

Les résultats de cette recherche à caractère qualitatif permettent de mieux comprendre la portée des programmes d'aide utilisant des pairs aidants en milieu de travail, en démontrant qu'en plus d'offrir un service d'aide efficace auprès d'autres employés aux prises avec des difficultées d'ordre psychosocial (les aidés), les pairs aidants du PAE sortent de leur expérience de bénévolat, grandis et mieux équipés pour faire face aux difficultés qu'ils sont eux-mêmes susceptibles de rencontrer dans leur vie quotidienne.



CHAPITRE I
DÉFINITION DE LA PROBLÉMATIQUE

Comme Beaudoin (1987, p. 16) le précise, « on parlera de problème social s'il y a prévision collective que la dégradation d'une situation va se poursuivre selon le processus enclenché et produire des conséquences inacceptables ou de moins en moins acceptables ».  Ce chapitre s'avisera donc de mettre en perspective la situation des programmes d'aide en milieu de travail en expliquant leurs origines et leur développement, tout en exposant quelques caractéristiques particulières au PAE du MDN.

1.1 La situation

Les problèmes de santé ou de comportement sont de plus en plus présents en milieu de travail.  Celui-ci n'est d'ailleurs qu'un reflet de la société dans laquelle évoluent les employés. En milieu de travail on retrouve donc trois situations causales pouvant engendrer des situations problématiques :

Dans la plupart des entreprises modernes d'envergure, l'intervention sociale en milieu de travail s'exerce à travers un PAE.  Les programmes d'aide aux employés, sans mettre de côté complètement les problèmes liés à la nature même du travail, sont surtout en place pour répondre aux deux autres types de situation problématique, tout particulièrement celle ayant trait aux difficultés d'ordre psychosocial provenant d'un milieu autre que celui du travail et qui affectent la santé mentale des employés.  Au MDN par exemple, le coordonnateur national du PAE (Laperrière, 1996, p. 2) définit comme suit la portée de son programme :

Le PAE fournit de l'aide confidentielle aux employés qui demandent volontairement cette aide ou à ceux qui en ont besoin et qui l'acceptent volontairement à la suite d'une recommandation de la direction.  Ceci peut se produire dans le cas où le rendement au travail fléchirait en raison d'un problème personnel, d'un problème de santé ou de comportement ou de tout à la fois.  Le programme suppose au départ que le milieu de travail se prête bien à une intervention rapide auprès de ces employés et favorise chez eux le désir de demander de l'aide ou de suivre un traitement.

Bernard et al. (1986) abondent d'ailleurs dans le même sens en précisant que le milieu de travail représente un milieu d'intervention privilégié.  En fait, ce terrain est très propice à l'intervention sociale car l'employé perturbé possède plusieurs acquis auxquels il tient (réseau social, travail, reconnaissance sociale, ...) et pour lesquels il est prêt à accepter de l'aide afin de s'en sortir.

Plusieurs études intéressantes, examinant l'impact sur les organisations en ce qui concerne le rapport coûts/bénéfices, les changements organisationnels ou de conditions de travail, sont disponibles (Blum et Roman, 1995 ; Bureau of National Affairs, 1987 ; Amaral, 1988 ; Morin, 1996).  Ces études démontrent indéniablement que l'intervention sociale en milieu de travail rapporte des bénéfices évidents pour les entreprises (taux de roulement moindre, meilleur climat de travail, productivité accrue, loyauté, etc.).  Navran Associates (1996) ont d'ailleurs mené une importante étude auprès de plusieurs compagnies s'étant classées sur la liste du magazine « Fortunes ».  Ils rapportent ainsi que 80% des 1000 entreprises recensées avaient en place un PAE, sous une forme ou une autre.  En examinant certaines des motivations poussant ces compagnies à « investir » dans un PAE, ils ont conclu que celui-ci ne représentait pas une activité qui saignait à blanc les ressources financières des entreprises mais, qu'au contraire, il avait un effet très positif sur les ressources de l'entreprise autant sur l'aspect financier en termes de retour sur « l'investissement », que sur l'aspect « humanitaire et social ».



1.2 Bref historique de l'intervention en milieu de travail

C'est avec les « Occupational Alcohol Programs », au début des années 1940, que les premiers PAE ont fait leur apparition aux États-Unis.  À l'époque, ils étaient basés sur le modèle AA et s'occupaient essentiellement de problèmes liés à l’abus d'alcool.  Ce n'est que vers les années 70, que le « counselling industriel » a commencé à élargir l'éventail de ses domaines d'intervention (problèmes maritaux, financiers, stress, légaux, psychosociaux, etc.). (Madore, 1987 ; EAP Directory, 1996 ; Rhéaume, 1993)

Au Québec, ce n'est qu'au début des années 80 que les PAE ont commencé à se développer et à se regrouper dans des organisations telles que l'AITQ (Association des intervenants en toxicomanie du Québec), l'AQPRAI (Association des personnes ressources en programme d'aide dans l'industrie), pour enfin en arriver au CQPRAI (Chapitre québécois des programmes d'aide).

Pour ce qui est de la fonction publique fédérale, le Conseil du Trésor a adopté le concept de PAE en octobre 1977, en exigeant que les différents ministères se dotent d'un programme dans un délai de cinq ans.  Pour les membres de la fonction publique à l'emploi du MDN, après plusieurs recherches, négociations et discussions, un modèle d'intervention basé sur le concept de pairs aidants fut élaboré et le PAE a été « officiellement » lancé à l'automne 1982, avec la formation des premiers employés choisis/bénévoles et l'implantation d'une structure organisationnelle pour les appuyer.  Il est intéressant de noter qu'au sein du MDN, les pairs aidants sont aussi appelés « orienteurs » ou « referral agents » (en anglais) car l'essentiel de leurs fonctions consiste à « orienter » ou à « diriger » leurs clients vers les ressources externes appropriées.

Enfin, pour ce qui est de la fonction publique québécoise, c'est en 1986 que le gouvernement du Québec a décrété que chaque ministère ou organisme gouvernemental devait se doter d'un PAE (Rhéaume, 1993, p. 45)



1.3 Bref historique de l’intervention par les pairs

Le concept même d'aide entre pairs ne date pas d'hier.  Wright (1965, dans Kehayan, 1992) rapporte qu'au siècle premier, l'instituteur romain Quintillianus écrivait dans son Oratoriarum Institutionum que les jeunes étudiants apprenaient des plus vieux dans un contexte éducationnel.  De la même façon, aux 18e, 19e et début 20e siècles, ce concept de tutorat a continué à se développer car il y avait un manque évident d'instituteurs et plusieurs étudiants de différents niveaux se retrouvaient souvent dans la même classe (Kehayan, 1992).  À ce titre, on peut constater que cette réalité n'est guère différente de notre propre histoire car si on se rapporte à nos écoles de campagne d'autrefois , on y observe le même phénomène.

Deux influences principales ont favorisé l'éclosion des programmes de pairs aidants (PPA) : 1)  l'apparition des premiers groupes d'entraide (self-help) et 2) l'avènement des premiers paraprofessionnels en milieu social et éducationnel.  C'est en effet aux États-Unis, que les premiers groupes d'entraide ont commencé en 1935, avec la fondation des alcooliques anonymes (AA).  Cette forme d'entraide a pavé le chemin à plusieurs groupes du même genre, tout en légitimant le concept de prise en charge dans un contexte naturel, par le milieu.  Parallèlement, à la même époque, de nouvelles lois américaines notamment la Work's Progress Administration, la Social Security Act of 1935 et la National Youth Administration encourageaient le recrutement de chômeurs et de jeunes décrocheurs à qui on offrait une formation sommaire pour ensuite les employer comme « paraprofessionnels » (Giddan et Austin, 1982).  Ces premières initiatives ont été suivies, quelques années plus tard, durant la « guerre contre la pauvreté » des années 60, par des nouveaux programmes d'accès à l'emploi qui avaient pour but de promouvoir la formation et l'utilisation des paraprofessionnels au niveau des services publics.  (Giddan et Austin, 1982 ; Wagenfeld, 1981 dans Poulin et Vigneault, 1986)

Certains professionnels en place dans les écoles étaient également intéressés à l'idée d'utiliser des individus à titre paraprofessionnel, cependant, vu la précarité de leur propre statut au sein de l'école pendant cette période, ils trouvaient moins « menaçant » d'avoir recours à des étudiants bénévoles qu'ils formaient eux-mêmes pour assurer le soutien des services de counselling en place (Wagenfeld, 1981, dans Poulin et Vigneault, 1986) .  Leur réticence face aux paraprofessionnels n'était pas sans fondement, étant donné les importantes restrictions budgétaires qui étaient imposées aux services professionnels à ce moment-là.  Ce climat a donc contribué à l'émergence des PPA, afin de continuer à offrir un niveau de service comparable dans ces milieux.

Parallèlement à ces initiatives, certains étudiants travaillaient comme aidants paraprofessionnels à Harvard, où ils étaient accompagnateurs dans des hôpitaux psychiatriques.  Leur rôle a par la suite été étendu à d'autres domaines, don’t celui d'aide entre pairs sur le campus. (Giddan et Austin, 1982)

Pour ce qui est de l'emploi de pairs aidants (PA) dans un contexte d'aide psychosociale, Carkhuff et ses acolytes ont vraiment été les pionniers dans ce domaine, dès le début des années 60 (Carkhuff, Kratchovil et Friel, 1963 ; Carkhuff, 1968, 1969A ; Carkhuff, Piaget et Pierce, 1968 cités dans Kehayan, 1992). Ce même Carkhuff (1969B) a d'ailleurs développé un guide de formation à l'intention des pairs aidants qui demeure encore aujourd'hui l'Ouvrage de référence dans le domaine (Kehayan, 1992).  C'est cependant à Zunker et Brown (1966, dans Lawson, 1989), que revient en 1963, la paternité de la première étude scientifique du phénomène de l'aide par les pairs en milieu éducationnel.  De nos jours, selon Wuthnow, (1994, dans Gibbs, Potter et Goldstein, 1995) il existe environ 500 000 groupes de pairs ou d'entraide, impliquant quelques 12 millions de personnes aux États-Unis.

Du côté francophone c'est Limoges (1991) qui, en 1982, a fait figure de pionnier avec la publication de son livre S'entraider.  Il faut comprendre que l'aide par les pairs est essentiellement un concept anglo-saxon et qu'à part une percée des groupes AA, il était à peu près inexistant, à l'époque, en milieu francophone.  En fait, l'entraide au Québec tire ses origines dans la tradition catholique qui était sensiblement plus hiérarchisée (sous la direction du curé) et structurée (un jour donné) avec les corvées d'autrefois et la mobilisation paroissiale.  Ces temps sont cependant révolus et, dès 1984, Guay écrivait qu'avec la réforme des services sociaux, on incitait les gens à ne plus compter que sur leurs propres ressources mais à se tourner vers les services offerts et surtout à coopérer entre eux.  Ce climat a donc également contribué à l'émergence de PPA chez nous.

Même si au Québec encore peu de PPA ont fait l'objet d'études sérieuses (sauf Limoges, 1991 et Poulin et Vigneault, 1986), au Canada anglais et aux États-Unis, des réseaux nationaux de PA sont en place depuis plus de 15 ans.  Ils jouissent d'un excellent membership, tiennent des conférences annuelles, gèrent un programme de formation très développé et publient leurs propres bulletins régulièrement : The Peer Counsellor au Canada et Peer Facilitator Quarterly aux ÉU (de Rosenroll, 1990).



1.4 Les formes d’intervention

Les PPA s’inscrivent dans une dynamique de soutien.  Cameron (1990) identifie quatre types de soutien apporté par le réseau social : le soutien concret (aide matérielle ou instrumentale), le soutien éducationnel (amélioration des habiletés et des connaissances), le soutien émotionnel (encouragement, écoute, etc.) et le soutien axé sur l'intégration sociale (contacts, appartenance, etc.).  L'intervention par le biais de l'implantation d'un programme de pairs aidants visera donc à agir à ces quatre niveaux.

De façon générale, il est cependant important de préciser qu'il existe trois principaux types de services de PAE (Beaudoin, 1986) :

Aux fins de cette recherche, le type d'intervention que nous examinerons de plus près est celui basé sur le concept des pairs aidants, c'est-à-dire une approche non spécialisée.  À cet égard, le modèle interne-externe s'y prête le mieux.  Il est important de noter que les intervenants à l'interne, participant à un tel programme, ne sont pas des professionnels mais des aidants naturels formés, que l'on désigne « orienteurs » (MDN) ou « délégués sociaux »  (FTQ).  Ce ne sont ni des « conseillers » ni des « thérapeutes », mais ils fournissent aux autres employés des services d'écoute et d'aiguillage vers les ressources de la communauté.  En fait, « on trouve dans la plupart des milieux de travail, des gens identifiés comme des "aidants naturels", ce sont les gens vers lesquels les ouvriers se tournent automatiquement quand il y a des problèmes. » (Domnick-Pierre, 1985, p. 173)


1.5 Les origines du PAE au MDN

Comme on l'a vu plus tôt, la politique du Conseil du Trésor (CT) d'octobre 1977 est à l'origine de la mise en place des PAE du côté de la Fonction publique fédérale.  Cette dernière obligeait donc tous les ministères et les organismes relevant d'elle, à offrir un PAE volontaire et confidentiel à tous leurs employés.  Cette politique renfermait essentiellement trois exigences :

Au MDN, cette directive fut reprise et bonifiée dans le cadre de l'Ordre Administratif du Personnel Civil (OAPC) 7.16, qui renferme l'essentiel de la politique ministérielle se rapportant au PAE du MDN.  L'OAPC 7.16, en plus de couvrir les exigences du Conseil du Trésor, donne d'ailleurs quelques lignes directrices additionnelles en ce qui a trait au PAE du MDN.  Ainsi, les principes suivants y sont précisés :

1.6 Quelques statistiques pour le MDN

Qu'entend-on par problèmes sociaux en milieu de travail ?  Il est sans doute indiqué de relever quelques données statistiques sur la nature des problèmes rencontrés en comparant,  dans le cas du  MDN, les données disponibles d'avril 86 à mars 87 avec celles colligées 10 ans plus tard, soit d'avril 96 à mars 97 :

Tableau 1.1 Comparaison entre le nombre d'employés civils du MDN ayant consulté le PAE en 86-87 et en 96-97
 
Nombres 86-87 96-97 Delta
Total d'employés civils 38 720  22 436 (16 284)
Employés civils ayant consulté 1 868 1 957  89
% ayant consulté vs population totale 4,82% 8,72% 3,90%
                                                    (Tiré des statistiques internes du PAE du MDN)

Tableau 1.2 Comparaison des raisons pour lesquelles les employés civils du MDN ont consulté le PAE en 86-87 et en 96-97
 
Nature des problèmes 86-87 96-97 * Delta
Abus de substance 17,00% 8,81%  -8,19%
Reliés au travail 19,00% 24,42% 5,42%
Conjugaux/familiaux 20,00% 23,73% 3,73%
Émotifs/santé mentale  20,00% 15,57% -4,43% 
Reliés à la retraite  4,00%  2,75% -1,25%
Autres (finances, jeu, légaux, santé physique, info, etc.) 20,00% 24,72% 4,72%
 * Le total diffère de 100% car certains vivent plusieurs types de problèmes à la fois                   (Tiré des statistiques internes du PAE du MDN)

Il est intéressant de mettre en relief l'effet des « coupures de personnel » au cours des dernières années et le fait que le pourcentage d'utilisation a presque doublé entre 86/87 et 96/97.  Cette augmentation du taux peut être attribuable à plusieurs facteurs : les employés ont davantage confiance dans le programme, le programme est mieux connu, etc.  Il est également permis de postuler que le climat de travail au MDN y est pour quelque chose car le concept de sécurité d'emploi a pris un dur coup au cours des dernières années, au MDN comme dans le reste de la fonction publique, engendrant ainsi des incertitudes, des tensions et du surmenage.

De plus, il est intéressant de remarquer, au deuxième tableau, que les motifs de demandes de consultation entre les deux périodes ont peu varié sauf dans le cas de l'abus de substance et des problèmes liés au travail.  Les circonstances exprimées plus tôt peuvent sans doute expliquer en partie cette augmentation des problèmes liés au travail.  De plus, la baisse des problèmes d'abus de substance peut certainement être expliquée en partie par le fait qu'au tout début du programme, plusieurs employés croyaient encore que les PAE n'étaient destinés qu' aux gens aux prises avec des problèmes d'alcool.  Grâce à l'éducation et à la promotion, il semble que ces perceptions ont changé 10 ans plus tard et que le PAE reçoit aujourd'hui plus de clients avec des problématiques plus variées.

Au niveau du Canada, en parcourant Snider (1997), il est intéressant de découvrir d'autres statistiques à caractère plus financier :

Les employeurs canadiens se tournent de plus en plus vers une approche intégrée de gestion de la santé (Integrated Health Management System ou IHMS), dont le PAE représente l'élément central.  Toujours selon Snider (1997), une stratégie IHMS bien structurée peut réduire les frais liés à la santé, y compris l'absentéisme, de 30%, ce qui peut représenter une épargne nette de 1,2 millions de dollars pour une compagnie de 1 000 employés dont le salaire annuel moyen est de 40 000 $.  Ce montant peut signifier un rendement sur l'investissement de près de 400 % sur 5 ans.  Les employeurs qui ne sont pas insensibles à cet argument financier sont donc ouverts à l’instauration des PAE tant dans les entreprises qu’à la fonction publique.


1.7 Pertinence sociale et organisationnelle de l'utilisation des pairs aidants en milieu de travail

Selon Rhéaume (1993), l'attention accordée à la santé mentale en milieu de travail est directement liée à plusieurs changements sociaux où la promotion de la Santé (autant physique que psychologique) prend une place de plus en plus importante.  Les PAE s'inscrivent donc implicitement dans cette tendance.  Pour le type de PAE qui nous préoccupe, la formule de pairs aidants en milieu de travail est très originale mais jusqu'à présent, peu d'entreprises l'utilisent.  En fait, pour ce qui est de la fonction publique fédérale, Rockhurst Consulting Group Inc. (1993) signale que les Services correctionnels canadiens et Transport Canada sont les seuls à adopter un modèle de PAE semblable à celui du MDN, c'est-à-dire fondé sur le concept « d'orienteurs ».  Cette formule offre par contre beaucoup de potentiel car elle mise sur les forces internes de l'entreprise et fait d'une pierre deux coups en amenant ces entreprises à investir dans la formation de leurs propres employés qui se portent volontaires pour aider leurs collègues.  La capacité d'intervention est ainsi partagée parmi les employés, au lieu d'être concentrée dans un service médical ou de ressources humaines bureaucratiques ou encore d'être donnée à contrat auprès d'une firme externe spécialisée.  De cette façon, cette approche tente de recréer une certaine socialisation interne en favorisant le développement de réseaux secondaires « non formels » au sein des employés en difficulté afin qu'ils y fassent appel pour améliorer leur santé mentale et par le fait même redevenir ensuite plus productifs.  Ayotte et Roy (1986, p. 13) abondent d'ailleurs dans ce sens :

L'utilisation des ressources non professionnelles et l'action sur l'environnement ont aussi été retenues comme des avenues à exploiter du côté de l'intervention en santé mentale.  L'action bénéfique des non professionnels n'est certes pas nouvelle.  Cependant la reconnaissance de ces ressources par les professionnels à titre de collaborateurs potentiels des services traditionnels (organisationnels) est relativement nouvelle et s'est appuyée sur divers rationnels.  Les arguments en faveur des ressources non professionnelles font valoir à la fois leur potentiel préventif, thérapeutique et protecteur pour l'individu, son milieu et la communauté.
Tourigny et al (1989) soulignent quant à eux, plusieurs avantages des programmes de pairs aidants : moindre coût, amélioration des réseaux de soutien et d'entraide, possibilité d'élargir les services offerts en rejoignant plus de clientèle, une grande disponibilité, une meilleure connaissance du milieu et du contexte social et culturel de l'organisation, l'aspect préventif du développement social des aidants et des aidés, etc.

De plus, comme le précisent Tousignant et al. (1987, p. 120), l'intervention par les pairs vise l'amélioration de la quantité et/ou de la qualité du soutien dans un groupe.  En milieu de travail, on enseigne ainsi des techniques de relation d'aide, d'écoute active et d'empathie à des individus soigneusement sélectionnés par un comité conjoint patronal-syndical pour devenir PA.  Ceux-ci, en plus de rencontrer les employés en difficulté, font également la promotion du programme, fournissent et distribuent de l'information et font de la prévention dans leur milieu de travail.

De façon générale, les différents acteurs en cause trouvent leur compte à l'intérieur de ce modèle d'intervention en milieu de travail :

1) L'organisation retrouve un employé plus productif ;

2) Le coordonnateur peut s'appuyer sur le réseau de pairs aidants qu'il aura développé pour l'assister dans son intervention ;

3) L'employé en difficulté retrouve une oreille attentive et est dirigé vers une ressource appropriée à ses besoins ;

4) Les pairs aidants (orienteurs ou délégués sociaux) sont revalorisés et mieux équilibrés suivant chaque intervention.

D'ailleurs la plupart des organisations syndicales, dont la FTQ, voient d'un très bon oeil ce concept de programme en milieu de travail :

L'objectif du programme [de délégué(e) social(e)] vise à développer des réseaux d'entraide dans les milieux de travail. [...]  [La formation donnée] ne vise nullement à former des spécialistes ou des thérapeutes, mais plutôt des personnes à l'écoute des besoins du milieu, capables de référer les personnes aux ressources existantes dans la région. [...]  Ceux et celles qui s'engagent dans le programme de délégué(e) social(e) sont déjà identifié(e)s dans leur milieu comme des aidant(e)s naturel(e)s.  Dès lors le programme permet de structurer, d'étendre, d'élargir cette action. [...]  Nous privilégions une intervention qui se fait entre pairs, d'égal à égal, ce qui favorise l'émergence d'un climat de confiance.  D'ailleurs, le but de l'intervention n'est pas d'amorcer une thérapie mais plutôt d'assurer un accompagnement, un suivi sur les lieux de travail.  En somme, ce que nous privilégions c'est la multiplication de réseaux d'entraide auxquels les personnes puissent avoir recours au besoin. (Sylvestre et Caron, 1987, p.10-11)
Enfin, Froland et al. (1981) identifient également trois raisons principales pouvant favoriser l'implantation de programmes de pairs aidants en milieu de travail :

1.8 Les effets possibles, sur les pairs aidants, générés par cette forme de relation d'aide

Domnick-Pierre (1985, p. 171) a dénoté qu'une approche utilisant avec succès le concept de pairs aidants comme forme d'entraide, favorise la création de réseaux solides à l'intérieur de l'organisation et que les individus aidant en tirent autant de bénéfices que les aidés:

Le lieu de travail est un environnement social et une occasion d'interaction sociale qui représente pour plusieurs une source de satisfaction.  Par contre, la qualité des relations varie et peut devenir une source d'anxiété, de stress et de mécontentement au travail.  Il est nécessaire de développer le bien-être de l'employé et d'améliorer les relations sociales en favorisant les occasions de support social en milieu de travail. [...]  La qualité des relations sociales est un déterminant majeur du bien-être et la possibilité d'interaction positive peut devenir une importante source de satisfaction en milieu de travail.
C'est d'ailleurs autour de cette thématique que nous avons approfondi notre recherche.  Nous sommes donc allés vérifier auprès des pairs aidants, leurs perceptions quant aux effets tirés de leur participation au PAE à titre de PA.

Nous sommes ainsi partis du principe que les pairs aidants font partie de ce « support social en milieu de travail ».  Leur engagement dans les PAE s'inscrit donc dans une dynamique de création et d'entretien d'un milieu de travail préoccupé par la qualité de vie de ses membres.  Les PA s'avèrent des intermédiaires favorisant la résolution de problèmes chez les « aidés » qui sont également des collègues.

Aux fins de comparaison, nous avons examiné la littérature sur les PA en  milieu scolaire.  Les recherches disponibles sur ce milieu démontrent que les retombées des programmes de pairs aidants ne concernent pas seulement les bénéficiaires de ces programmes mais les pairs aidants eux-mêmes (Poulin et Vigneault, 1986 ; Ayotte et Roy, 1986 ; Besecker et Aug, 1985 ; Edge, 1984 ; Delworth et coll., 1974 ; Evoy, 1983 ; McWilliams, 1979).

Par contre, bien que certains auteurs (Varenhorst, 1983 ; Evoy, 1983) soulignent que les PA ont également un effet positif sur leur entourage autre que scolaire, peu d'études sont disponibles à ce sujet.  On peut cependant rapporter les travaux de Diver-Stammes (1991), sur les types de problèmes rencontrés par les PA en milieu scolaire urbain défavorisé.  Elle y relevait en effet que sur les 506 interventions répertoriées dans le cadre de l'évaluation du PPA étudié, 136 d'entre elles (près de 27%) avaient eu lieu dans un contexte autre qu'à l'école (parents, amis, voisins, etc.).  Ce service peut donc également avoir un effet sur la communauté dans laquelle vivent les PA.

En est-il de même en milieu de travail ?  Voilà une des questions à l'origine de cette recherche qui pose les programmes de pairs aidants comme moyen de renforcer les facteurs de robustesse chez ces derniers.

En fait, si des individus s'engagent comme aidants dans ce genre de programmes en milieu de travail et surtout s'ils y poursuivent leur engagement, c'est qu'ils estiment en tirer quelque chose.  Cette recherche nous permet donc d'examiner par le biais des pairs aidants eux-mêmes, ce que leur implication au sein du PAE leur apportait.  Il est donc intéressant de mettre en parallèle au moyen de l'analyse des données recueillies, certains éléments observés par Guay (1984, p. 149) lors d'une enquête de motivation auprès de « bénévoles » où un consensus a été établi, à savoir que c'est d'abord pour eux-mêmes que les gens font du bénévolat (désir de vivre des expériences nouvelles, accroître son champ de connaissance, faire des apprentissages, acquérir de nouvelles habiletés et se sentir utile, important et valable).  Abdennur (1987, p. 93) abonde d'ailleurs dans le même sens en faisant la distinction entre « l'ancien bénévolat » qui était plutôt motivé par la « charité » et le « nouveau bénévolat » qui reconnaît que  « l'intérêt personnel » est la principale raison qui pousse les gens vers le bénévolat.

À partir de l'hypothèse voulant que les effets se retrouvent dans diverses sphères de la vie des pairs aidants, notre étude exploratoire a donc examiné si le fait de s'impliquer en tant que PA amenait des retombées qui sont perçues comme importantes dans la vie de ces individus, tout en explorant la nature de ces retombées.  Pour ce faire, nous avons demandé aux pairs aidants, dans le cadre d'entrevues semi-dirigées, si leur participation au sein du PAE avait eu un impact sur leurs relations avec différents acteurs de leur réseau familial et professionnel (collègues de travail, superviseur, famille).

Les résultats de cette recherche permettront de mieux comprendre la portée des programmes d'aide utilisant des pairs aidants en milieu de travail, non seulement sur les aidés mais également sur les aidants, en documentant l'apport de leur implication chez les pairs aidants eux-mêmes.  Ainsi, l'intervention utilisant les réseaux sociaux en milieu de travail sera mieux comprise dans son aspect préventif, non seulement auprès des personnes à risque, mais également dans sa contribution à renforcer chez les aidants, certains facteurs de robustesse appréciables (estime de soi, appartenance, débrouillardise, entregent, etc.).

CHAPITRE II
CADRE THÉORIQUE

Ce travail a nécessité l'examen de la littérature disponible afin de voir ce que les principaux chercheurs du domaine ont observé au cours des quelque quinze dernières années.  Or, il nous est rapidement apparu que la littérature se rapportant au concept de pairs aidants portait principalement sur le milieu scolaire.  L’étude des ouvrages sur ce milieu nous a permis de bien définir certains concepts fondamentaux puis de compléter l'historique de l'évolution du phénomène de l'aide par les pairs, depuis ses origines.  En fait, « la recension des écrits en recherche qualitative ne vise pas tant l'opérationnalisation des concepts permettant un démarrage de la recherche que la définition progressive de l'objet » (Grinnell et Williams, 1990, dans Deslauriers et Kérisit, 1997).

Enfin, dans la perspective qualitative qui nous préoccupe, nous avons tenu compte d’éléments d’ordre systémique et écologique afin d'étudier le plus adéquatement le sujet traité.  De fait, ce modèle nous a également servi à vérifier si effectivement, l'engagement comme pair aidant, la formation reçue à ce titre et l'expérience de relation d'aide qui s'ensuit amenaient des retombées sur différents systèmes entourant ces pairs aidants, à savoir la famille et le milieu de travail.  Il nous a de plus permis de vérifier quels systèmes étaient affectés et de quelle façon.



2.1 Le continuum de l'aide

D’emblée, il nous est apparu important et pertinent de reprendre une combinaison du modèle conceptuel de Caputo, Weiler et Green (1996) ainsi que celui de De Rosenroll (1990) qui situent l'aide par les pairs au centre de ce qu'ils appellent le continuum de l'aide.

Tableau 2.1 Continuum de l'aide
 
Amis Groupes d'entraide Bénévoles Pairs aidants Groupes de soutien Para-professionnels Professionnels



Note : Ce tableau est une adaptation de l’auteur de la présente recherche

Ainsi, si on situe les intervenants en relation d'aide sur ce continuum, on retrouve à une extrémité l'aide professionnelle qui représente la forme la plus « formelle » d'aide et qui est souvent appelée à intervenir en situation de crise.  Cette aide est structurée, sur rendez-vous et souvent prodiguée dans un lieu donné.  À l'autre extrémité de ce spectre, on retrouve les amis qui apportent une aide personnelle gratuite, naturelle et non structurée.  Enfin, comme on l’a vu, au milieu se situent les PA qui interviendront habituellement à un stage précoce, avant que la situation ne dégénère en crise, et qui servent souvent de pont au cas où une intervention professionnelle s'avérerait nécessaire (de Rosenroll, 1990).  Pour une définition plus précise des autres éléments du continuum, on peut se référer à la partie traitant du cadre opératoire (chapitre 3).



2.2 Les réseaux

La littérature consultée indique que, selon le modèle écologique, les environnements proches et même ceux éloignés, influencent l'individu et sont influencés par celui-ci.  Dans notre recherche, nous avons plutôt abordé ces environnements sous l'angle de «réseaux» auxquels appartiennent les pairs aidants.

Selon Guédon (1984), les premiers modèles théoriques de réseaux sociaux remontent au milieu des années 70 avec des auteurs comme Fisher (1977), Lorrain (1975) et Boissevain (1974).  Leurs travaux ont ainsi amené les professionnels de l'aide psychosociale à reconnaître que l'être humain est un être social et qu'il est inapproprié de ne le traiter qu'en individu isolé.

Pourquoi utiliser le paradigme des réseaux ? Tout d'abord, l'analyse des réseaux permet de mettre en rapport les différents niveaux de la réalité, sans perdre de vue l'encastrement de petits groupes et d'individus dans la structure sociale qui les entoure.  De plus,

L'analyse des réseaux n'offre pas uniquement un cadre théorique intéressant, elle met à notre disposition des instruments permettant une approche structurelle de l'étude. D'ailleurs, la littérature propose à ce sujet des stratégies de description de modèles de relations sociales. Enfin, entre autres dans le domaine de l'aide sociale, les réflexions courantes concernant les réseaux ne sont pas trop ancrées dans une vision théorique ou dans des expériences empiriques. (Vranken et al., 1996)
À ce titre, on peut poser l'hypothèse que les employés qui s'engagent comme pairs aidants ont un effet direct sur les autres employés en difficulté qui les consultent dans le cadre du PAE.  Par contre, et c’est précisément là la portée de notre recherche, il est possible que cet effet puisse être également ressenti à travers les rapports de ces pairs aidants avec leur propre réseau social primaire (famille, amis, collègues et/ou voisins) ou même secondaire (institutions, personnes ressources, collectivité).

Chaque analyse des réseaux part du fait que la structure sociale de toute société est elle-même construite en réseaux de relations sociales.  Comprendre cette structure de relations est plus important pour comprendre la réalité, que de se concentrer sur les caractéristiques individuelles des acteurs.  L'analyse des réseaux est basée sur des données relationnelles, c'est-à-dire les liaisons créées entre un acteur et au moins un autre.  Les relations sont donc des caractéristiques de systèmes relationnels.  C'est pourquoi Vranken et al. (1996) emploient le terme « flux de biens sociaux ».  Il s'agit ici de biens qui sont appréciés par des membres d'un système social et qui sont également pertinents pour la mobilité sociale. Il peut s'agir de biens matériels ou de prestations de services, mais il est également possible qu'on confère un soutien moral ou qu'on transmette de l'information.  En étudiant l'influence du réseau sur le flux des biens, ses caractéristiques se révèlent alors comme une source d'information sur le flux de biens sociaux potentiel.  La force de l'analyse des réseaux consiste justement en ce qu'on puisse évaluer non seulement les caractéristiques du flux réel mais également celles du flux potentiel des biens sociaux.



2.3 Caractéristiques des réseaux

Le paradigme des réseaux permet d'étudier l'intervention dans une perspective structuro-fonctionnaliste sans négliger le monde concret qu'est le milieu du travail.  Guédon (1984, p. 18) résume bien cette question en observant que :

Le recours à la notion de réseau social semble avoir enrichi considérablement plusieurs secteurs des sciences humaines.  [...]  Le principal apport de cette notion réside dans le fait qu'elle réconcilie les approches macro-sociologiques et micro-sociologiques, ou même psychologiques, en considérant l'individu dans sa dimension d'acteur social, en permettant d'incorporer les actions des individus aux processus sociaux.
Dans le cadre d'une recherche à caractère scientifique, on peut discerner trois sortes de caractéristiques des réseaux : les caractéristiques interactionnelles, celles liées à la composition et les caractéristiques morphologiques.

2.4 Caractéristiques de l'intervention utilisant des pairs aidants en milieu de travail

Puisque les intervenants du PAE se présentent comme des acteurs centraux dans le réseau de l'employé en difficulté, ils constituent une plaque tournante d'un nombre de flux de biens et peuvent influencer l'accès aux biens sociaux.  Tousignant (1987, p. 4) souligne d'ailleurs que ce sont les significations symboliques attribuées aux personnes du réseau qui peuvent être importantes même si elles peuvent quelquefois dépasser la réalité.  Ce rôle symbolique signifie alors que certains employés peuvent en venir à dépendre de ces «acteurs» qui ont un certain pouvoir sur eux.  La formation des orienteurs (pairs aidants) comprend donc une mise en garde face à ce potentiel de dépendance.  Il devient alors intéressant d'aller vérifier si, d'un aspect systémique, ce rôle de « plaque tournante » peut être transposé en partie dans les autres réseaux des pairs aidants.

La pertinence sociale d'un PAE basé sur une telle approche et utilisant avec succès le concept de pairs aidants est évidente si on postule que cette forme d'entraide favorise la création de réseaux solides à l'intérieur de l'organisation et que les individus aidants en tirent autant de bénéfices que les aidés :

Le lieu de travail est un environnement social et une occasion d'interaction sociale qui représente pour plusieurs une source de satisfaction.  Par contre, la qualité des relations varie et peut devenir une source d'anxiété, de stress et de mécontentement au travail.  Il est nécessaire de développer le bien-être de l'employé et d'améliorer les relations sociales en favorisant les occasions de support social en milieu de travail. [...]  La qualité des relations sociales est un déterminant majeur du bien-être et la possibilité d'interaction positive peut devenir une importante source de satisfaction en milieu de travail. (Domnick-Pierre, 1985, p. 171)
On peut cependant déplorer que la plupart des études antérieures, en milieu de travail, ne se soient penchées que sur les rapports coûts/bénéfices pour les entreprises et sur les bienfaits pour les aidés.  Elles ont ainsi souvent ignoré les retombées pour les « orienteurs », c'est à dire ceux qui sont formés pour offrir les services du PAE.  Par contre, comme nous l'avons déjà souligné,  l'impact sur les pairs aidants a particulièrement été examiné pour les programmes de jeunes (dans les écoles par exemple).  Plusieurs études traitent ainsi de ce sujet (Poulin et Vigneault, 1986; Ayotte et Roy, 1986; Varenhorst, 1983; Besecker et Aug, 1985; Bowman et Myrick 1980; Edge, 1984; Delworth et coll., 1974; Evoy, 1983; McWilliams, 1979; Caputo, Weiler et Green, 1996).  Les résultats de ces recherches démontrent que la participation aux programmes de pairs aidants : En fait, en milieu scolaire, les programmes de soutien entre pairs visent à développer les aptitudes des adolescents à communiquer et à s'entraider dans un contexte structuré, où la démarche des jeunes est encadrée par un ou plusieurs adultes de leur entourage.  Limoges (1991) parle même d'un curriculum non dit à travers une structure volontairement rigide.  On vise donc à encadrer le jeune à travers son apprentissage de meilleures relations interpersonnelles.

En consultant la littérature propre au domaine scolaire, on remarque que la plupart des études de PPA ont relevé les buts et objectifs spécifiques des différents programmes qu'ils ont examinés.  On peut d'ailleurs remarquer l'omniprésence des objectifs de croissance personnelle pour les jeunes pairs aidants oeuvrant en milieu scolaire.  Ainsi, on pourrait résumer les effets de la plupart de ces programmes par les plus importants, c'est-à-dire :



2.5 Type de relation d’aide

Contrairement aux approches traditionnelles où le thérapeute est l'expert et le client est catégorisé selon un diagnostic donné (McGraw Schuchman, 1997), l'utilisation de pairs aidants réduit considérablement l'existence de la relation « dominant-dominé » qu'engendre souvent le contact avec ces experts.  Les PA aident régulièrement leurs pairs en établissant avec eux une relation d'égal à égal (Peavy, 1981, dans Losier et Ouellette, 1989 ; Giddan et Austin, 1982).  De Rosenroll (1990) quant à lui parle de relation « horizontale », telle que préconisée par les PPA, par opposition à une relation « verticale » entre un client et un professionnel.  De plus, une relation « pair-pair » a moins de chance de créer une dépendance que l'habituelle relation « client-professionnel » (Morgan, 1982)

McGraw Schuchman (1997) soulève également le fait qu'une relation d'aide peut se développer tout naturellement en une relation d'entraide où l'aidé d'hier peut devenir l'aidant de demain.  Ce concept démystifie donc ce type de relation et le rend plus accessible car il renforce le rapport informel d'égal à égal.  Enfin, Poulin et Vigneault (1986) soulignent que solliciter un conseil auprès d'un pair ne signifie pas nécessairement se « dévoiler » ou remettre en question ses mécanismes et ses modes de fonctionnement, ce qui au départ, semble moins stigmatisant et beaucoup plus sécurisant pour celui qui demande de l'aide.

Finalement, il faut souligner que la nature de la relation d’aide exercée par le pair aidant en milieu de travail peut varier du simple aiguillage, à l’écoute active et à l’intervention permettant de désamorcer une situation qui pourrait générer une « situation de crise ».

Le travail de recherche sur l'intervention en milieu de travail que nous avons effectué nous a permis, entre autres, de voir qu'il était possible de tracer des liens entre l'essentiel des conclusions des études en milieu scolaire et le vécu des pairs aidants dans un contexte de PAE en milieu de travail.

CHAPITRE III
CADRE OPÉRATOIRE
 
Puisque notre recherche s'est concentrée sur le concept de pairs aidants oeuvrant au sein d'un PAE en milieu de travail, nous jugeons approprié de définir quelques paramètres importants et d'établir un terrain commun en ce qui a trait au vocabulaire utilisé.

3.1 À propos de définitions concernant l’intervention en milieu de travail

Guay (1984), dans le contexte de la relation d'aide activée par des aidants naturels, définit le bénévolat comme un travail régulier, sans recherche immédiate du gain financier, et dans lequel les rôles d'aidant et d'aidé sont établis nettement.  Il est caractérisé par le fait qu'il se situe en dehors des rôles ou des obligations familiales, qu'il n'est l'objet d'aucune contrainte sociale et qu'il exprime une conscience humanitaire et communautaire, de même qu'un sens de responsabilité sociale.  De Rosenroll (1990), quant à lui, identifie quatre sortes de bénévoles :

L'essentiel de ces définitions s'applique également au concept de pairs aidants en milieu de travail car ces derniers remplissent ces fonctions sur une base volontaire bien que ce ne soit pas de façon purement gratuite.  En effet, pour la majorité des tâches rattachées à leur rôle volontaire de PA, ils sont plutôt libérés par leur employeur, sans perte de rémunération, pendant les heures normales de travail.  On peut toutefois affirmer que les PA, également appelés « orienteurs », « délégués sociaux » ou « agents de référence », sont des individus bénévoles possédant des qualités naturelles d'aidant, une maîtrise de soi et une bonne réputation auprès des syndicats et de la gestion (Bernard et al. 1986).  On leur enseigne des techniques de relation d'aide, d'écoute active et d'empathie.  Le pair aidant rencontre les employés en difficulté, fait la promotion du PAE, fournit et distribue de l'information et fait de la prévention dans son milieu de travail « élargi ».  Cette intervention se situe donc dans le cadre du programme d'aide aux employés (PAE) qui est en fait l'ensemble des actions prises dans l'organisation pour apporter aide et support aux employés aux prises avec des problèmes personnels compromettant ou pouvant compromettre leur santé, leur équilibre psychologique ou leur rendement au travail (Bernard et al., 1986).  L'intervention vise alors une amélioration de la qualité du soutien disponible dans un environnement donné : le milieu de travail « élargi » (Tousignant et al, 1987).

D'autres éléments importants à définir comprennent :
 
Counselling ou Aide par les pairs Une variété de comportements aidants prodigués par des non-professionnels qui s'engagent dans une relation d'aide, de soutien et de recherche de solution avec leurs semblables, tout en évitant d'imposer leur avis ou de prendre la décision à la place de ceux visés par cette aide (Tindall, 1995 ; Tindall et Gray, 1985 ; Edge 1984).  Il est à noter que certains auteurs dont Peavy (1977 dans de Rosenroll, 1990) préfèrent le terme « Aide » à « Counselling » car ce dernier terme peut prêter à confusion et sous-entendre une forme « d'aide psychologique quasi-professionnelle ».
Relation d'aide Manière de procéder dans le cadre d'une relation interpersonnelle qui cherche à libérer la capacité de la personne aidée de vivre plus pleinement qu'elle ne le faisait au moment du contact (Auger, 1972 dans Poulin et Vigneault, 1986)
Relation d'entraide Relation humaine caractérisée par le fait qu'elle soit symétrique et réciproque, où personne n'exerce d'autorité ou d'influence indue sur l'autre et que l'influence s'exerce également dans les deux sens (Bédard et Brault, 1985 dans Poulin et Vigneault, 1986)
Groupes d'entraide (self-help) et groupes de soutien Ces deux formes de groupe rassemblent des individus partageant un même vécu ou une même préoccupation.  La principale différence entre les deux formes est que les premiers regroupent des entraidants fonctionnant de façon autonome.  Les groupes de soutien sont par contre formés et animés par une personne ressource (souvent un professionnel) et ont pour objectif d'examiner des éléments précis selon une problématique ou une préoccupation commune aux membres du groupe (Heap, 1994)
 
Même si certains auteurs dont Limoges (1991) ont tendance à confondre les notions d'entraidant et de pair aidant, il est important de noter que les premiers s'appliquent surtout au niveau des groupes de « self-help » et que les pairs aidants oeuvrent évidemment au sein de PPA.  Ainsi, pour le « self-help », on mise généralement sur le fait d'avoir vécu la situation problématique et d'avoir réussi à la contrôler ou à la solutionner.  Pour les PA, même s'il n'y a pas nécessairement de similarité en ce qui concerne le vécu, ils reçoivent par contre une formation correspondante. (Poulin et Vigneault, 1986).  Il est également important de noter que les PA du PAE n’interviennent pas à l’intérieur de groupes de soutien ou d’entraide.  Ils participent plutôt en tant qu’agents facilitateurs du soutien social en milieu de travail.

L’emploi de paraprofessionnels, qui sont des personnes formées en relation d'aide qui effectuent des fonctions rémunérées, en support et sous la supervision d'un professionnel (Tindall et Gray, 1985), représente également une autre forme d’intervention assez répandue.  À ce titre, il faut cependant noter que les PA ne sont pas des paraprofessionnels car ils ne sont pas rémunérés selon leurs fonctions au sein du PAE.  Ils obtiennent plutôt une libération de leur travail principal pour les périodes de temps où ils ont à remplir leur rôle de PA.



3.2 À propos de définitions concernant l’intervention de réseaux

Il existe plusieurs définitions du terme réseau social.  Maguire (1983) le définit comme l'ensemble des contacts interindividuels qui permettent à l'individu de garder son identité sociale et lui assurent un soutien affectif, des aides matérielles, des services et des informations, de façon à rendre possible le développement de relations sociales ultérieures.  Sanicola (1994, p. 29) quant à elle, précise que, dans une perspective sociale (et non clinique), l'intervention de réseau visera à favoriser la reconnaissance d'appartenance au réseau existant et entre différents réseaux, plus encore qu'elle ne cherche à produire des liens.  Brodeur et Rousseau (1984) font également la distinction entre réseaux primaires, où on retrouve les proches, la famille, les amis, les voisins, les collègues, etc. et les réseaux secondaires qui peuvent comprendre les associations, les institutions,  les services publics, etc.  À ce titre, Guédon (1984) appelle réseau primaire un ensemble naturel d'individus en interaction les uns avec les autres possédant les caractéristiques suivantes :

1) tous les membres d'un même réseau forment une entité collective et se connaissent les uns les autres ;
2) c'est un regroupement naturel d'individus unis par des liens affectifs (positifs ou négatifs) plutôt que fonctionnels ;
3) ces réseaux changent avec le temps selon le contexte de vie de ces individus, les contraintes sociales et les choix personnels de chacun.

Les réseaux secondaires, quant à eux, peuvent être qualifiés de formels s'ils sont structurés de façon précise, remplissent des fonctions spécifiques ou fournissent des services particuliers.  Ils peuvent aussi être appelés non formels s'ils sont plutôt mis sur pied sur l'initiative de certains membres de réseaux primaires pour répondre à leurs propres besoins afin de trouver des solutions à des difficultés communes sans qu'ils acquièrent un statut véritablement institutionnel (Sanicola, 1994).

Comme précisé plus tôt, cette recherche a examiné le cas du PAE tel qu'il existe au MDN.  À la lumière des définitions précédentes, on pourrait donc qualifier l'intervention PAE par les pairs aidants comme faisant partie du réseau secondaire non formel des individus.  Notre objet d'étude nous a donc amené à nous pencher plus précisément sur ces pairs aidants, tout en nous poussant à aller vérifier certaines hypothèses de recherche énoncées plus tôt et rattachées à deux systèmes importants du réseau social de ces pairs aidants, soit le milieu de travail « proche » et la famille.  De fait, nous entendons par milieu de travail « proche », le milieu habituel où les pairs aidants travaillent tous les jours, soit leur emploi régulier dans un service donné.  Ce milieu diffère du milieu de travail « élargi », où ces pairs aidants sont appelés à intervenir dans le cadre de leur tâche secondaire ou « bénévole », en tant qu'intervenant du PAE, c'est-à-dire, d'autres points de service desservis par le PAE mais étrangers aux fonctions habituelles des employés oeuvrant en tant que PA.  Dans le cadre de notre recherche, les perceptions des acteurs du réseau social formé par ce milieu de travail « proche » ont donc été examinées sous deux angles : celui des collègues de travail et celui des autorités hiérarchiques en place.  Enfin, aux fins de cette recherche, en ce qui a trait au réseau familial des pairs aidants, nous nous sommes limités au noyau familial immédiat (conjoint et enfants), à celui des frères et soeurs, de même qu'à la belle-famille.

CHAPITRE IV
L’ASPECT MÉTHODOLOGIQUE ET LE CHEMINEMENT EXPLIQUÉ
Ce qui compte, ce n'est pas le type de données qu'on utilise, mais comment on construit la recherche : les recherches bien construites ont une vie longue ou contribuent à faire avancer nos connaissances ; les autres, quantitatives ou qualitatives, ajoutent plutôt des obstacles à une meilleure façon de voir ou d'intervenir (Bourdieu, 1982 dans Pires, 1997)
Comme le souligne Pires (1997, p. 1), « en sciences sociales, on découvre souvent ce qui est devenu invisible par excès de visibilité ».  Il était donc important de bien situer l'objet de notre recherche en le replaçant dans son contexte propre.

4.1 Le contexte de l'étude

Puisque cette étude fut conduite auprès de pairs aidants oeuvrant au sein du programme d’aide aux employés du ministère de la Défense nationale, plus particulièrement dans la région de la capitale nationale, certains éléments contextuels méritaient ainsi d'être relevés.  Il est à noter que le tableau qui suit comporte en même temps plusieurs hypothèses de recherche que notre étude s'est appliquée à vérifier.

Tableau 4.1 Éléments contextuels de notre étude
1. Dimensions individuelles et collectives i. climat de travail difficile au MDN à cause : 
- des coupures de postes (30% de diminution d'effectifs au cours des 10 dernières années) 
- du concept de « sécurité d'emploi » qui n'existe pratiquement plus 
- des nombreux réaménagements de tâches qui signifient souvent « faire plus avec moins ». 
ii. tous les PA sont avant tout des bénévoles.  Leur rôle au PAE se fait pendant les heures de travail et devient donc une « tâche secondaire » qui n'est pas valorisée par l'organisation. 
iii. les PA forment un groupe assez hétéroclite en ce qui concerne leur : 
- expérience de travail (régulier) et de PA 
- statut social et professionnel 
- formation et connaissances 
- motivation initiale et continue 
- habiletés naturelles de communication et d'intervention 
- personnalité 
- degré d'implication au sein du PAE et dans leur communauté 
2. Dimensions sociales et culturelles i. dans la région, la sociabilité entre collègues de travail, en dehors des heures de bureau, est plutôt absente car les gens habitent souvent aux quatre coins de la région de la capitale nationale. 
ii. le portrait ethnographique des PA est le miroir de la clientèle.
3. Dimensions politico-économique i. la fonction publique et le MDN sont constamment confrontés à des réductions budgétaires et à un désengagement de l'État vers le privé. 
ii. le PAE du MDN relève d'une politique du Conseil du Trésor.  Par contre, le choix de la forme de PAE utilisant des PA relève des dirigeants des ressources humaines du MDN, en consultation avec les syndicats. 
iii. les coûts du recours à des services externes, pour les clients du PAE, sont partiellement remboursés à travers leur assurance collective mais celle-ci ne défraye qu'une partie des coûts et les PA sont toujours à l'affût de ressources gratuites si possible, même si l'accès à ces ressources est très contingenté.
 
4.2 Notre hypothèse de travail

Notre hypothèse de travail peut se résumer ainsi : le fait de s'impliquer en tant que pair aidant amène des retombées dans la vie des PA eux-mêmes et dans leurs relations avec différents acteurs de leur réseau familial et professionnel.  L'objectif de cette recherche était donc d'aller vérifier auprès de ces pairs aidants, leurs perceptions quant aux effets résultant de leur implication au sein du PAE et si ces effets se retrouvent également dans diverses sphères de leur vie.  Nous avons également identifié ces effets ou retombées dans le cadre de notre étude.

4.3 Les instruments de collecte des données

Pour les fins de cette recherche, deux méthodes de collecte de données sur le terrain ont été choisies : le groupe nominal et les entrevues semi-dirigées.  Ces deux méthodes ont donc contribué à l'objectif de cette recherche, qui consistait à vérifier auprès des pairs aidants, leurs perceptions quant aux effets reliés à leur implication au sein du PAE.

Considérant que cette recherche est de nature exploratoire et considérant son objectif, il nous apparaissait adéquat d'utiliser une méthode de recherche à dominante qualitative.  Notre démarche méthodologique sur le terrain s’est donc déroulée en deux temps.  Dans un premier temps, nous avons opté pour la technique du groupe nominal et dans un deuxième temps, nous avons conduit des entrevues semi-dirigées.  Le groupe nominal nous a permis de dresser un premier inventaire de retombées résultant de l'implication des participants au sein du PAE.  Nous avons ensuite utilisé ces données pour construire la démarche qualitative à partir d'entrevues semi-dirigées.

4.3.1 Le groupe nominal

Cette technique développée en 1968 par Delbecq et Van de Ven (1971), bien qu'elle soit surtout utilisée dans le domaine de la gestion, s'applique en recherche sociale car elle permet de faire l'analyse d'un problème, d'explorer un champ de connaissance, de faire une synthèse globale d'une question, de planifier et de mettre en place des activités ou de procéder à l'évaluation d'une intervention (Lindsay et Beaudoin, 1994 ; Meunier, 1994).  Mayer et Ouellet (1991) résument d'ailleurs très bien ce procédé qui consiste à réunir un groupe d'experts ou d'informateurs clefs afin de recueillir diverses informations de première main par un processus directif, étapiste et décisionnel résultant ainsi en une liste d'éléments jugés significatifs et classés par ordre d'importance.

La technique du groupe nominal est intéressante car elle permet, par l'entremise d'une session de remue-méninges en groupe, de faire ressortir dans un premier temps, les principales idées.  Elle contribue ensuite à ordonnancer celles-ci afin d'identifier les éléments les plus pertinents.  L'auteur ayant déjà participé à une activité de groupe nominal assistée par ordinateur au cours d'une recherche antérieure, nous avons cru bon d'effectuer cet exercice afin de pouvoir explorer un nombre intéressant de pistes touchant notre sujet de recherche.  Le logiciel appelé GroupSystems@Work de la firme ®Ventana Corporation de Tucson en Arizona, a été développé afin de permettre de tenir une version informatisée de la technique de groupe nominal de façon simple et rapide.  Nous avons donc décidé d'utiliser ce logiciel afin de faciliter le processus et le traitement des données ainsi recueillies.  Puisque ce logiciel est relativement spécialisé, une technicienne, Mme Ann Burns, nous a secondé comme facilitatrice tout au long du processus.  Les éléments ainsi recueillis nous ont permis de cibler des pistes de questions probantes, de façon à en établir une grille qui nous a servi de guide pour les entrevues semi-dirigées.

4.3.1.1 La description du groupe nominal

Pour notre étude, l'échantillon choisi pour appliquer ce processus de cueillette de données réunissait neuf (9) pairs aidants du PAE du MDN de la région de la capitale nationale.  Ce groupe de PA a donc été réuni en qualité « d’experts » car tous étaient très expérimentés au sein du PAE et tous (sauf une personne) avaient été coordonnateurs au niveau local ou régional, ce qui les avaient amenés à superviser des PA eux-mêmes.  Le tableau suivant décrit d’ailleurs la composition du groupe :
 
Tableau 4.2 Composition du groupe nominal
 
Participant Sexe Langue * Fonctions (actuelles ou passées) au PAE Expérience au PAE
1. A (U) Coord. local 1,5 années
2. F A (U) Coord. local 8 années
3. M A (B) Coord. local 6 années 
4. M F (B) Coord. local 6 années 
5. F F (B) Coord. local  7 années
6. F A (U) Coord. reg. 1,5 années 
7. F F (B) Orienteur 6 années
8. F F (B) Coord. reg. 4 années
9.  F F (B) Coord. local  12 années
                                        * A=anglophone, (U)=unilingue, F=francophone, (B)=bilingue

Puisque trois des participants étaient unilingues anglais et afin de faciliter la mise en commun des idées, le groupe s'est mis d'accord pour que le déroulement de la session se fasse en anglais.

4.3.1.2 Le déroulement de l'activité du groupe nominal

L'exercice a commencé le jeudi 23 octobre 1997 à 13h30, au local du laboratoire du SAD (Système d'Aide à la Décision) du Quartier général de la Défense nationale (l'employeur de l'auteur) à Ottawa.  Conformément à Mayer et Ouellet (1991), les principales étapes du processus se sont déroulées comme suit :

4.3.1.2.1 La production

Nous avons accueilli les participants en leur présentant le but de cet exercice et la facilitatrice a expliqué sommairement le fonctionnement du matériel informatisé.  Les participants ont ensuite mis en marche leur ordinateur et un ordre du jour expliquant le déroulement de la session leur a été présenté (voir appendice A).

Après qu'ils eurent complété le processus d'identification demandé, la question ouverte suivante fut posée à tous les participants du groupe nominal.  À noter qu'elle comprenait deux volets :

Veuillez dresser la liste des effets positifs ou négatifs, que la formation et l'implication en tant qu'orienteur au PAE peuvent avoir sur :
A. la vie professionnelle, c'est-à-dire, à l'intérieur du milieu de travail proche ou principal ;
B. la vie personnelle et familiale.
Les participants ont alors inscrit à l'écran les différents commentaires, éléments ou opinions qu'ils jugeaient pertinents à ces deux sous-questions.

4.3.1.2.2 La collecte à la ronde

Cette partie consiste normalement à recueillir à tour de rôle les opinions inscrites par chaque participant et à en dresser la liste sur un tableau.  Dans notre cas, le logiciel avait déjà fait cela automatiquement à mesure que les participants inscrivaient leurs commentaires.  À la fin du temps prescrit, une liste de 81 commentaires avait été recueillie en réponse à la sous-question A et 52 commentaires à la sous-question B.

4.3.1.2.3 La clarification

Avec le nombre de commentaires recueillis, il est évident qu'il y avait beaucoup de répétitions et de recoupements.  Le groupe a alors regroupé ces commentaires selon des thèmes pouvant servir de dénominateurs communs.  C'est ainsi qu'après maints recoupements, éclaircissements et discussions, une première liste fut produite ayant réduit les réponses à la question A à 21 items et celles à la question B à 35 items.

4.3.1.2.4 Le vote préliminaire

Chacun des participants reçut une copie des deux nouvelles listes (les réponses aux sous questions A et B), avec instruction de choisir dix items dans chacune et de nous retourner leurs réponses au moyen du télécopieur.  Les différents éléments équivalents ou similaires ont alors été recoupés ou amalgamés dans la mesure du possible.  Les choix de chacun se sont ensuite traduits en une première classification non priorisée mais où les éléments ayant reçu des votes sont présentés dans un ordre correspondant au nombre de participants qui en ont fait un de leur dix choix.  Une nouvelle liste comprenant 17 items pour la question A et 22 items pour la question B fut ensuite préparée (voir appendice B).

4.3.1.2.5 Le vote final

Cette nouvelle liste, produite à l'étape précédente, fut ensuite envoyée par télécopieur à chacun des participants avec l'instruction de choisir, encore une fois, seulement 10 énoncés dans chacune des deux listes et, cette fois, de mettre en ordre ces choix en assignant pour chacune des listes des priorités de 1 à 10.  Deux listes reproduites à l'appendice C ont été produites, ordonnancées par ordre décroissant de préférence.  Il est intéressant de noter que même à ce tour de vote, tous les items sur la liste ont au moins reçu un minimum d'un vote.

Les résultats n'ont pas fait l'objet d'un deuxième vote car, bien que certains items aient fait l'objet d'écarts assez importants, le but de cet exercice n'était pas de créer un consensus, mais de faire ressortir plusieurs éléments qui ont ensuite servi à préparer la grille que nous avons utilisée en tant que guide lors des entrevues semi-dirigées (voir appendice D).

4.3.2 Les entrevues semi-dirigées

Étape critique dans toute recherche de ce type, le travail sur le terrain permet d'aller prendre le pouls réel des acteurs impliqués.  Poupart (1997), identifie les quatre grands principes de l'entrevue réussie :

En utilisant des entrevues du type semi dirigé, nous avions donc le souci de faire le plus de place possible à nos interlocuteurs, tout en nous assurant que la conversation porterait sur des sujets pertinents pour notre recherche.   Comme le soulignent toutefois Hassard (1993), Rhodes (1996) et Shelef (1994), les histoires recueillies ne sont pas synonymes d'une réalité absolue, elles sont des représentations reconstruites de l'expérience des gens.  Le discours et, plus encore, le texte produit par suite des témoignages recueillis n'est donc que le moyen par lequel les acteurs sociaux (les interviewés et le chercheur) définissent et reflètent leurs environnements.

4.3.2.1 La grille d'entrevue

Afin de recueillir le plus librement et le plus fidèlement possible les propos des orienteurs, nous avons utilisé une grille d'entrevue comprenant, à part la première partie, des questions ouvertes afin d'être en mesure de colliger le plus d'impressions et de perceptions possible.

La première partie de l'entrevue se voulait donc plus formelle et consistait à demander aux participants certains éléments de base les identifiant et quantifiant leur expérience de pair aidant, au sein du PAE du MDN (voir appendice D).  Par la suite, puisque nous avions choisi d'utiliser une approche semi-dirigée, la deuxième partie était beaucoup moins structurée.  Le format préconisé consistait en quelques questions ouvertes ayant pour objectif de diriger le participant vers les éléments d'information que nous devions recueillir.  Nous disposions alors d'une grille de points de repères, élaborée à partir des résultats du groupe nominal et des pistes de recherche issues de notre revue de la littérature, que les participants étaient susceptibles de traiter.

D'ailleurs, puisqu'une recherche qualitative exige un contact direct avec le phénomène étudié, son objet se construit non seulement à partir des entrevues recueillies, mais aussi à partir d'un ensemble de textes qui se tissent comme un filet de résonances autour de l'objet (Deslauriers et Kérisit, 1997).  Ainsi, lorsque les répondants n'abordaient pas eux-mêmes certains aspects, on leur posait alors une question en ce sens, pour voir s'ils avaient quelque chose à ajouter sur ces points.  Le tableau suivant constitue une forme abrégée de l’appendice D :
 
Tableau 4.3 Grille pour les entrevues semi-dirigées
Questions Éléments recherchés
Implication comme PA ? 
Qu’est-ce qui fait que tu as continué ?
motivation initiale, circonstances 
même emploi que maintenant ? 
changement de motivation ?
Que penses-tu que ta formation ou ton expérience comme orienteur t’a apporté ? développement d’habiletés écoute, communication, intervention dans sa famille, ses propres problèmes, comprendre les gens/empathie, patience 
  perception/attitude des autres (pos et nég) collègues, patrons, époux(se), enfant(s), parenté
attitude envers soi-même changement personnel, estime/confiance en soi , aime aider les autres (merci)
Crois-tu que tu serais sensiblement la même personne aujourd’hui sans ton vécu au PAE ? connaissances ressources communautaires, formation, organisationnelles
Pourquoi ?  carrière/plan professionnel avancement, par superviseur, 2e carrière
(Choses positives et choses négatives. 
Plan personnel et professionnel)
relations avec les proches nouveaux amis / réseau, rôle d’époux(se), rôle de parent
stress (effet nég.) conflit d’horaire, conflit de priorités, auto-pression, difficulté à se détacher du rôle PA 
implication communautaire autre bénévolat, action sociale
Autres anecdotes ou exemples précis à ajouter? faits vécus
4.3.2.2 Les informateurs et l'échantillonnage

Poupart (1997) résume bien ce que les informateurs représentent :

L'interviewé est vu comme un informateur clé susceptible précisément d'informer non seulement par ses propres pratiques et ses propres façons de penser, mais aussi, dans la mesure où il est considéré comme représentatif de son groupe ou d'une fraction de son groupe, sur les diverses composantes de sa société et sur ses divers milieux d'appartenance. Dans cette dernière acception, l'informateur est vu comme un témoin privilégié, un observateur, en quelque sorte, de sa société, sur la foi de qui un autre observateur, le chercheur, peut tenter de voir et de reconstituer la réalité (p. 181).
Six candidats ont ainsi été sélectionnés pour participer aux entrevues semi-dirigées.  Ce choix a été fait à partir de la liste des tous les orienteurs disponibles dans la région de la capitale nationale (RCN).  De plus, nous avons fait le choix délibéré de n'approcher que des pairs aidants francophones ou bilingues pour nos entrevues, afin de ne pas avoir à traduire de l'anglais au français les mots à mots.  En mélangeant l'anglais et le français, la codification et l'analyse auraient été beaucoup trop compliquées et certaines nuances auraient pu être perdues au cours de la traduction.  Enfin, à l'exception d'une seule candidate (la candidate R1), nous nous sommes également assurés de ne pas interviewer ceux et celles qui avaient participé à l'activité de groupe nominal afin d'obtenir différentes perspectives.

Le choix de tous les informateurs a reposé en grande partie sur leur proximité au lieu de notre travail et sur leur disponibilité.  Cependant, sans prétendre offrir un échantillonnage totalement représentatif de l'ensemble des orienteurs du PAE, nous nous sommes assurés que l'échantillon comprenait des hommes et des femmes, de même que des personnes possédant une variété d'expérience comme PA, afin de demeurer le plus près possible de la réalité de la majorité des pairs aidants du MDN.  Le tableau suivant schématise d’ailleurs la composition de l’échantillon :

Tableau 4.4 Liste des participants aux entrevues semi-dirigées
Répondant Sexe Langue * Âge Situation familiale Années au PAE Années au MDN
R1 F F (B) 40 Célibataire 21
R2 M F (B) 49 Marié, 2 enfants 1,5 27
R3 F F (B) 44 Divorcée, veuve, maintenant en couple, 1 enfant 6 13
R4 F A (B) 36  Mariée, 2 enfants 3
R5 M F (B) 36 Marié, 2 enfants 2 10
R6 F F (B) 38 En couple, pas d’enfants 1.5 10 
                                    * A=anglophone, (U)=unilingue, F=francophone, (B)=bilingue

Deslauriers et Kérisit (1997) précisent d'ailleurs un intéressant argument méthodologique qui sous-tend ce genre de choix d'échantillonnage :

Si la régularité et la taille de l'échantillon probabiliste nous permettent de connaître des aspects généraux de la réalité sociale, le caractère exemplaire et unique de l'échantillon non probabiliste nous donne accès à une connaissance détaillée et circonstanciée de la vie sociale. C'est donc au regard des résultats auxquels ils donnent lieu et de sa pertinence que l'échantillon non probabiliste se justifie (p. 97).
Il est également à noter que nous n'avons eu aucune difficulté à ce que chacun des répondants nous consacre le temps nécessaire à l'entrevue.  Il faut préciser que l’auteur de l’étude connaissait très bien les participants, étant lui-même pair aidant au sein du PAE depuis plusieurs années.  Nous avons cependant tenu compte de cette dernière variable en gardant à l'esprit que,
La proximité due à une même appartenance sociale ou acquise sur le terrain est généralement perçue comme une condition favorisant une bonne compréhension du groupe étudié.  En revanche, elle est également vue comme susceptible de constituer un obstacle, dans la mesure où une trop grande familiarité avec le groupe pourrait empêcher le chercheur de prendre la distance nécessaire pour remettre en question les évidences ou les rationalisations propres au groupe. (Poupart, 1997, p. 195)
4.3.3 Le déroulement de l'étude

Une lettre d'entente incluant le consentement de l'interviewé (voir appendice E) fut préparée en deux copies, signée et remise à chacun des participants aux entrevues.  Nous avons également conservé une copie signée par chacun, pour nos dossiers.  Comme indiqué précédemment, la grille d'entrevue a été préparée à partir des réponses obtenues par le groupe nominal et des pistes de réflexion issues de notre revue de la littérature.  Un pré-test fut effectué, auprès de celle qui allait devenir la candidate R1, afin d'en assurer la clarté et la justesse des questions à poser.  Ce pré-test s'est tellement bien déroulé que nous avons décidé de conserver ces résultats au même titre que toutes les autres données recueillies.

Cette grille d'entrevue fut donc également utilisée auprès des cinq autres candidats.  Chaque entrevue a eu lieu au bureau des candidats et a duré entre 45 et 60 minutes.  Toutes les entrevues ont été enregistrées et le mot à mot de chacune fut transcrit peu de temps après, pour être analysé dans une étape ultérieure.

Les entrevues nous ont ainsi permis d'aller vérifier les motivations et les perceptions des individus échantillonnés en explorant quel itinéraire les avait amenés à devenir pairs aidants, quelle avait été leur trajectoire au sein du PAE et quelles retombées percevaient-ils pour eux-mêmes et pour deux milieux de leurs réseaux sociaux primaires, soit leur famille et leur milieu de travail proche.

Une certaine catégorisation est ainsi apparue nécessaire afin de discriminer (dans le sens positif du terme) l'information à analyser.  L'analyse qui en a découlé est également appelée analyse thématique.  Aronson (1994) la divise en 4 étapes :

  1. La collecte des données.  Dans le cadre de laquelle des premiers schèmes (patterns) d'expérience peuvent être ressortis ;
  2. Le regroupement des données selon les schèmes ou catégories établies ;
  3. La combinaison de ces pistes en sous-thèmes.  Ces thèmes sont souvent le résultat du regroupement d'informations diverses qui ne signifient pas grand chose lorsque pris à part ;
  4. L'élaboration d'un rationnel valide exp